Il a écrit "Top Dogs", une pièce de théâtre qui rencontre un succès mondial, et qui met en scène des cadres dynamiques happés par le chômage. Mais qui est cet écrivain installé à Zürich, connu pour ses polémiques avec Blocher et ses pièces qui bousculent l'histoire suisse?

Urs Widmer,
après la Suisse, l'apocalypse

Grâce à une pièce,son nom a traversé les frontières. Top Dogs, féroce satire sur le licenciement des cadres supérieurs, est en passe d'être jouée sur cinquante scènes, de Lausanne à Tokyo en passant par Prague. Montée en 1996 au Neumarkt à Zürich, elle a valu à Urs Widmer d'être sacré en 1997 auteur de l'année en Allemagne. Son dernier texte a été créé à la Gessnerallee de Zurich, le mois dernier.Soit une réécriture rock et contemporaine d'un classique bernois, L'Araignée noire de Jeremias Gotthelf, dans lequel il développe la peur que l'on a, aujourd'hui, de l'étranger. En automne prochain, il sortira un recueil de nouvelles, qui sera présenté dans le cadre de la Foire de Francfort.

A 60 ans, Urs Widmer avoue gagner pour la première fois sa vie par la seule écriture. "J'ai toujours vécu modestement, glisse-t-il en faisant de la radio, des petits films pour la télévision, du journalisme; par exemple, j'ai interviewé l'ancien entraîneur de l'équipe suisse de football: cela m'a beaucoup amusé tout en m'étant très lointain. " Pour Top Dogs, Urs Widmer a d'ailleurs un peu renoué avec ses précédentes activités. "Avec Volker Hesse, mon metteur en scène, nous avons procédés comme des ethnologues, des journalistes, raconte-t-il. Nous avons rencontré de nombreux cadres au chômage, de ceux qui gagnaient dans les 300 000 francs. Pour nous, c'étaient des expéditions dans des pays lointains, où nous découvrions des rituels, des façons de s'exprimer que nous ne connaissions pas. Nous avons mis en tout trois mois pour l'écriture et la mise en scène du texte, en étant vraiment partenaires du début à la fin. Au théâtre, j'aime être dans le processus de création: je ne remplis pas des pages pour les donner au metteur en scène en attendant tranquillement à la maison de voir ce qui se passe. Pour moi, le théâtre est un travail collectif, un lieu social ou des gens qui ont du coeur se réunissent pour partager une expérience. Je me sépare facilement de phrases qui ne fonctionnent pas, je ne suis pas narcissique. Je montre très tôt des esquisses à Volker qui en voit les potentiels: il a en tête les mêmes images que moi de la pièce à venir. Dans une certaine mesure, nous écrivons ensemble."

Porté au pinacle avec Top Dogs, Urs Widmer n'est pourtant pas un écrivain né d'hier. Auteur de nombreux romans et nouvelles, il est depuis longtemps reconnu dans les pays germaniques . C'est d'ailleurs en Allemagne, où il a passe vingt ans, qu'il a pu se réaliser comme écrivain, après avoir étudié notamment à Paris et avoir été éditeur à Olten. "Jamais je n'aurais cru que je vivrais si longtemps en Allemagne: j'étais vraiment philo-romand et orienté vers la France, la littérature française. Cela a été un pur hasard que Suhrkamp m'invite à travailler pour lui. Suhrkamp était l'éditeur avec une majuscule. J'avais moins de 30 ans, cela m'a permis de connaître tout le milieu, surtout dans les années 60. Nous publiions les livres des révoltes, les philosophes Adorno, Horckheimer: nous en étions très émus. C'était plus facile de débuter comme auteur en Allemagne: là, j'étais simplement un adulte qui écrivait des livres comme tant d'autres, alors qu'en Suisse, tout le monde me regardait.

Aujourd'hui, Urs Widmer est reconnu comme un auteur engagé, qui polémique avec Blocher, qui écrit des pièces traitant de l'histoire suisse avec un regard provocateur. Ainsi, il est l'auteur d'une pièce dont le héros est le brigadier Jeanmaire, accusé d'espionnage pour le compte de l'Union soviétique et condamné en 1977, suite à un procès militaire. Widmer remet en cause le procès, se demandant si Jeanmaire n'était pas un bouc émissaire. Le thème du bouc émissaire, encore, est au centre de L:Araignée noire, où il laisse entendre que Christine pourrait être une Bosniaque, I'étrangère contre laquelle toute une communauté se tourne parce qu'elle est en péril de mort. "Je n'ai jamais été dans un parti, mais j'ai un passé politique qui a commencé lorsque j'étais très jeune, se rappelle-t-il. En 1962, j'étais à Paris. C'était le temps de l'OAS: confronté à ces fascistes qui prônaient l'Algérie française, j'ai compris que la politique n'est pas que dans les journaux, mais qu'elle concerne directement notre propre vie J'ai participé aux manifestations un peu comme un touriste, mais j'ai dû courir comme un lapin, parce que les CRS tapaient vraiment. En 1968, j'étais critique littéraire à la Frankfurter Allgemeine Zeitung,qui n'était pas tout à fait à gauche. Je n'écrivais évidemment pas des articles orientés à droite, mais personne n'y voyait de contradictions. Aujourd'hui, cela me fait rire: d'un côté, j'étais intègre dans un milieu bourgeois tout à fait normal, même si je pouvais y être considéré comme un chien un peu bizarre, et, de l'autre, je connaissais des gens de la RAF sans avoir jamais participé à leurs activités, parce que moi, je ne tue pas. Pour moi, 68 est le symbole d'un temps optimiste. Maintenant, nous vivons une époque apocalyptique, peut-être excitante, mais avec moins de gaieté, de spontanéité. Notre potentiel d'espoir a bien diminué."

En 1984, Urs Widmer, Bâlois d'origine, est venu vivre à Zürich avec sa femme, psychanalyste romande. Zürich, parce que c'est la seule ville de Suisse qui ait un terreau intellectuel selon lui. Mais que pense-t-il de la crispation toujours plus forte autour des étrangers, lui qui évoque le problème bosniaque dans L'Araignée noire? "Je ne sais pas si c'est spécifique à Zürich, réplique-t-il. Zürich a l'avantage et le désavantage d'anticiper sur tous les développements suisses. Ce qui se passe ici avec les étrangers se propage maintenant ailleurs en Suisse. C'est peut-être un regard romand de ne voir que le côté triomphant de Zürich, de la voir comme l'ogre dévorant tout: elle est aussi cassée, la drogue reste un grand problème. La CDU règne dans toute la Suisse allemande, mais elle ne domine pas l'opinion des gens de Zurich: là, son pouvoir reste minoritaire." A l'instar deThomas Hürlimann, qui avait, par hasard, consacré lui aussi une pièce à l'ambassadeur suisse pronazi Frölicher exactement en même temps que lui, Urs Widmer ne se sent pas tenu de parler, aujourd'hui, de la redécouverte douloureuse du passé. "Je pense qu'il y a toujours eu ces discussions sur l'histoire suisse, cela dès 1945. Cette discussion suit des vagues. On ne connaissait pas tous les détails auparavant de notre compromission avec le régime nazi, mais les principes étaient clairs. Que la discussion prenne enfin de l'ampleur est très positif, c'est évident, mais je n'ai pas envie d'écrire là-dessus. Aujourd'hui, tout le monde le fait." A ce thème, il préfère celui de l'apocalypse, de la fin des jours, point d'orgue de son Araignee noire. "Le succès du Titanic révèle ce sentiment de fin des jours qui hante notre époque, où il y a une véritable fascination face à la mort. Moi-même, malgré mon aspect souriant, je vis depuis longtemps dans le sentiment de la catastrophe. Mais je me sens assez bien avec l'apocalypse, je la maîtrise comme idée et comme menace. Mes démons sont à l'intérieur de moi, moins facilement domptables."

Sandrine Fabbri

16.06.1998

 

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