Paul Nizon

Né à Berne en 1929, l'un des plus importants écrivains alémaniques contemporains, Paul Nizon, vit à Paris, L'essentiel de son oeuvre est publié en France par les éditions Actes Sud et Jacqueline Chambon. De multiples prix littéraires lui ont été décernés en Suisse, en France et en Allemagne.
Le deuxième volume de son journal, dont sont tirées les pages qui suivent, paraîtra prochainement aux Editions Actes Sud. Nous reviendrons sur cette publication. Nos remerciements les plus vifs vont à l'éditeur, qui nous confie ces pages en bonnes feuilles.

 

Le Livret de l'amour. Journal 1973-1979

4 septembre 1973, Paris

Il faut que je puisse être seul en écrivant, seul comme s’il n’y avait que moi au monde. Loin de la compétition locale, où tout est ramené à un certain niveau d’exigence culturelle, loin de cette égalisation qui vous rogne les ailes.
Bien sûr, il y a aussi qu’à Zurich la journée, à peine commencée, est déjà finie, alors qu’à Londres, à Paris ou dans une autre solitude, elle garantit une réserve de temps quasi inépuisable et dont on voit à peine le bout : des heures durant, écrire, lire, se promener, réfléchir, céder à une somnolence ou à un sommeil créateurs… Chez soi, chaque journée est d’avance marquée par deux ou trois données impératives : convocations, devoirs, rendez-vous. Sans parler de ce qui vient vous distraire.

30 octobre 1973,
Serrazzano, Frazione di Pomarance,
Provincia di Pisa, Toscana
Peut-être est-ce aussi un avantage de la Suisse et du fait d’être suisse : ce petit pays, certes formidablement organisé en toutes choses, mais “sans histoire” et, à ce titre, “sans problème”, vous enchaîne moins que partout ailleurs à un destin national ; en revanche il constitue en Europe, dans la marche du monde, une sorte de point “mort” (inexistant politiquement), un point à partir duquel on peut prendre le vent, participer à tout, se rendre ouvert à tout.
Nous autres Suisses, nous sommes prédestinés au cosmopolitisme.
Le COSMOPOLITE. Ce pourrait être un titre de livre ou au moins de chapitre. Quand j’étais encore étudiant et jeune marié (à Belp), et que j’écrivais mes petites proses sans queue ni tête, l’une s’appelait “L’habitant de la terre”. (Ça commençait par : “Il regarde avec les yeux de la locomotive…”)
C’est sans doute cet amour de la patrie-monde qui fait que je dois et veux toujours rassembler dans ma tête “toutes mes villes”, presque comme une mère qui, pour être équitable, pense toujours en même temps à tous ses chers petits.

Je veux maintenant écrire à l’avenant un LIVREMONDE, un livre sur la possession du monde, un composé de tendresse, de frénésie, de dureté, de lyrisme, de noirceur et de haine.
Un ATLAS de l’amour du monde, ou de la faim de monde.

2 novembre 1973, Serrazzano

Les collines toscanes, dirais-je :
Est-ce à cause de mes deux grandes fenêtres en plein cintre que j’ai toujours l’impression que le paysage qu’elles encadrent, le paysage vallonné de la Toscane, est tout droit sorti d’un livre d’images ?
Les nombreuses collines qui s’interpénètrent, ce doux paysage de mamelons, rondelet et crépu : crépu parce que la végétation y paraît sèche, basse et buissonneuse, même dans les zones boisées, et d’une sèche verdeur. Nulle part ce patchwork de champs, de lopins et de prés qu’on voit chez nous : partout une rêche chevelure crépue ; çà et là, la terre brune, ou d’un brun rougeâtre, transparaît sous les arbres. La dominante est un vert rêche de buisson. Il n’y a que les tendres et onduleux mamelons des collines, les routes qui s’enroulent comme des rubans, le métal étincelant des conduites d’énergie, les cheminées ventrues qui fument, à peine une ferme à portée de regard. Et tout cela sous la lumière du soleil limpide et éclatante. Quelquefois un chasseur au milieu du paysage, pif paf. Ou la carabine sous le bras, le canon tourné vers le sol. Une lumière tendre et magique. Impression d’une fourrure terrestre, un peu rêche et usée par endroits. Une ou deux fois, vu des boeufs de trait blancs. Et quand un village surgit dans le parebrise de la voiture qui ne cesse de prendre des virages et tantôt grimpe, tantôt descend à fond de train vers la vallée, alors c’est une compacte colonie rocheuse sur la brune muraille sans crépi, une forteresse “sculptée” dans la pierre, pleine de relief et de compacité. Aridité de steppe ?
Conduire ici me désoriente complètement, car on contourne toutes ces rondeurs sans vue d’ensemble, totalement livré au fil d’Ariane entortillé des routes. Sans horizon.

Allé à Florence. Il y a longtemps que j’essaye de décrire l’autoroute italienne, cette course à fond de train qui vous donne le sentiment d’être formidablement libre, heureux et énergique, dans cette lumière de ciel qui se propage à la terre. Et l’élégance des constructions de l’autostrada, des aires de repos. L’étrange communauté de ces usagers filant comme l’éclair, à fond de train.

En Italie, un élan fougueusement érotique. En France, de doux lointains lyriques. Des étendues où paissent en liberté des vaches noires et pie, dispersées ou couchées par terre, sur des kilomètres. Et puis les routiers*, cette confrérie d’hommes robustes au volant de leurs énormes camions vrombissants. Et c’est le vide, car tout tourne autour de Paris, tout subit son attirance magnétique ; ce qui est loin de la capitale, du centre, paraît vide ou provincial. Et la France (mais laquelle ?), ce sont aussi les belles allées napoléoniennes, les châteaux.

Paul Nizon

 

4ème

Le livre marquant de la période que couvre ce Journal est Stolz. Ce roman qui fait "consciemment écho au Lenz de Büchner", lui a valu en 1975 le prix de littérature de Brême.

Dans le Journal, nombre de pages témoignent de sa lutte pour se libérer de cette figure de Stolz. Il n'est pas étonnant que la fureur amoureuse de l'année 1977, sur laquelle s'étend le Journal, ait été ressentie par Nizon comme une régression et aussitôt mise en relation avec Stolz. Mais voilà longtemps que Paul Nizon n'est plus Stolz. C'est aux Scènes de la vie conjugale d'Ingmar Bergman que lui font penser les tiraillements entre les deux femmes, tiraillements que lui-même ressent comme une catastrophe existentielle. Il affronte la crise avec un humour et une autodérision qu'on ne saurait méconnaître.

Réflexions sur son travail passé, sur "la grande ville", sujet d'espoir et de désillusion ; sur les Américains et avant tout Thomas Wolfe, mais aussi Tolstoï, Rilke, Kafka, Joseph Conrad et Peter Handke - lectures, analyses prédilections, rencontres avec d'autres auteurs jalonnent également ce volume, qui livre de Nizon une tout autre image : l'écrivain dompte le chaos de ses expériences existentielles en se défaisant du passé, en se remémorant le présent, en le réinventant et en produisant, grâce à cela, littérature et vie.

Extrait de la postface de Wend Kässens

Ce second volume du Journal de Paul Nizon, qui embrasse les années 1973 à 1979, montre un auteur de plus en plus maître de ses moyens, en passe de devenir cet écrivain consacré qui bientôt, avec le roman L'Année de l'amour, gagnera sa place dans la littérature européenne

Né à Berne en 1929, le plus grand écrivain contemporain suisse allemand, Paul Nizon, vit à Paris, L'essentiel de son oeuvre est publié en France par les éditions Actes Sud et Jacqueline Chambon. De multiples prix littéraires lui ont été décernés en Suisse, en France et en Allemagne.