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Claudia Quadri

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Depuis septembre 2007, Le Courrier, Culturactif.ch et Viceversa Littérature publient en partenariat des textes inédits d'auteurs de Suisse. Ces textes paraissent un lundi sur deux, et sont disponibles soit sur nos pages, soit en dernière page du Courrier ou sur le site de ce quotidien: www.lecourrier.ch

 

  Claudia Quadri

Claudia Quadri

Claudia Quadri est née en 1965 à Lugano, où elle réside toujours. Elle travaille d'abord comme journaliste à la radio suisse italienne, puis à la télévision dès 1997. Après Lupe , premier roman bien accueilli par le public et la critique, Claudia Quadri poursuit son exploration de «l'inquiétude de vivre» (Franca Cleis): dans Lacrima et Come antiche astronavi , elle met en scène avec tendresse une foule de personnages, entrecroisant histoires familiales et destins de petites gens. Son écriture semble emprunter au cinéma pour décrire le quotidien, et sa tonalité réaliste alterne avec des passages d'une grande poésie. Publiés à Bellinzone par Casagrande, ses romans n'ont pas encore été traduits en français.
APD

 

  Nature morte avec écrivain
 

Ascanio ronfle sur le fauteuil. Son museau, du point de vue inconfortable de l'écrivain, a l'air d'une brosse à WC. L'écrivain déplace son poids d'une fesse endolorie sur l'autre, fait mine de se lever, le divan est bas, Ascanio dans son sommeil découvre une longue canine jaunâtre. L'écrivain renvoie à plus tard ses intentions de justicier, le rétablissement de l'ordre naturel des choses : le terrier sur la couverture à carreaux, lui dans le fauteuil rayé. De la cuisine lui parvient le bruit de tasses à café maltraitées dans l'évier. Mais ça finira bien par lui passer tôt ou tard, non ?

La meilleure, c'est que le restaurant, c'est elle qui l'avait choisi. Elle a trouvé bon marché les petits divans couleur pêche. La fresque sur le mur : kitsch . Le déodorant aux toilettes : cheap . Que de langues sa femme connaît ! Le cygne empaillé l'a dégoûtée et basta , et elle a voulu manger sur la terrasse. Evidemment que lui, en plein courant d'air, a monté les tours. Evidemment qu'il n'a plus été aussi charmant. Et elle qui choisit ce moment-là pour faire sa mignonne. Qui titille les grissini. Qui aspire les linguine avec la sauce du homard. Et comme lui avait une mine patibulaire, pour finir sa femme lui a fait la tronche.
- Et dire qu'un temps j'étais ta muse !
- Oui, mais avec ce museau...
Il l'a vue se figer de l'autre côté de la table, tandis que sous la table, à coup sûr, l'œil du chien brillait comme une perle noire.

Installé sur le fauteuil rayé, Ascanio surenchérit d'un petit rot. L'écrivain patine inutilement des pieds sur la moquette, tente de remonter l'assise de cuir du divan, se penche vers le Rémy Martin. Il tend le buste, le bras, l'autre bras : à ce moment précis elle paraît sur le seuil de la cuisine, lui a l'air d'un plongeur un peu gauche. Il se redresse, porte une main à sa tête, rencontre son crâne pelé. Rougit. Elle hausse un sourcil, sûrement qu'As canis se dit de son côté : bonnet non réglementaire.

Ils étaient sortis pour fêter ça. Lui, Greta et Ascanio. L'écrivain a reçu un prix pour un bref roman. « Une longue nouvelle », a dit la nana du concours. Roman bref, corrige l'écrivain à part lui. Roman dégage une aura de noblesse. Nouvelle a tout de suite l'air de quelque chose de plus modeste. Ce n'est pas juste, mais c'est ainsi. Mais cette histoire de « long » et de « bref »... Bref , c'est comme dire court . Il se revoit aussitôt petit garçon, en culottes courtes.

Corps à corps avec le divan, fatigue, nervosité, torticolis. Ascanio avec son air ostentatoire, qui fait le supérieur. Amertume, un peu. A un certain moment, il a parlé du prix.
- Tu sais, mon roman...
- Hmm.
- ... a reçu un prix.
- Ah.
- C'est pas mal, non ?
- Qu'est-ce qu'ils t'ont donné ?
- Une plaque.
- Bravo. Interchangeable ?

Une plaque, rumine-t-il. Une mention spéciale, en somme. Mais quoi, il devrait avoir honte ? Une plaque n'est pas une pierre tombale. Après tout. Bien sûr, ce n'est pas à la hauteur du « nouveau Dürrenmatt », comme a écrit le taré de l'interview, il y a quelque temps, à propos de certaines de ses nouvelles (brèves). A la forme interrogative, d'accord – un nouveau Dürrenmatt   ? ... Est-il possible qu'il n'ait pas saisi dans quelle posture il le mettait ? Il l'a interrogé sur « Dieu et l'écriture », sur « écrire et être écrits ». A un moment donné, il lui a confié : moi aussi, j'écris. Il aurait voulu lui répondre : je l'aurais parié. Le taré lui a vidé son bar. Il se prenait pour la beat generation . Les épreuves du fameux article, l'écrivain ne les a jamais vues, malgré tous les « oui, bien entendu, ça va de soi ». Quand ensuite il l'a lu dans le journal, il aurait voulu débarquer à la rédaction pistolet au poing, demander son intervieweur. Lui dire : mourir ou être morts ? Quelle suffisance dans ce nouveau Dürrenmatt  ! Il était sûr, sûr et certain ! que les gens l'imaginaient jubilant. L'art subtil des nuances, ce type-là ne savait même pas où le trouver. Si vraiment il y tenait... suggérer, faire allusion... Et ce nouveau , comme le beaujolais... Quant à ses collègues, ils l'avaient affublé d'un surnom pour l'éternité.

Sa femme a disparu dans la zone nuit. Comme sur un vélo à la selle trop haute ou au guidon trop bas, l'écrivain jouit d'une vue privilégiée sur ses propres genoux. Il les trouve maigres. Il les tâte à travers la flanelle du pyjama. Prudemment, il déplace la rotule d'un côté et de l'autre, comme il le faisait déjà tout gosse, et cela l'impressionne un peu. Oui, maigres. Pendant ce temps, dans la chambre à coucher, des portes battent. Et les cuisses ? Les cuisses aussi sont maigres. Et... Plus haut, store roulant en chute libre.

Oui, une plaque, lui a-t-il dit un peu offensé, par-dessus le gras des linguine . Il a sorti de sa poche le livre primé.
- Quelle grisaille  !
- Un graphisme sobre, non ?

Sur le graphisme, il ne peut lui donner tort. D'un autre côté, c'est l'éditeur qui choisit. Une ligne pure , c'est ainsi qu'il l'appelle. Peuh ! Il dit aussi : essentielle . Il parle comme un architecte. Pourquoi ne dessine-t-il pas des parkings couverts ? Il lui semble l'entendre, l'éditeur : peu de réservations. Le livre se vend mal. Ah oui, il dit aussi : une ligne rigoureuse . Rigor mortis , dirait sa femme.

L'écrivain est debout. A présent, le chien...
- Ascanio ! Descend !
Descend du fauteuil. Allez ouste. Ascanio, bordel... Et cetera. Il finit par ôter sa pantoufle. Bâillement, pantoufle qui va et vient, menace, le chien descend, quelle morgue dans ce postérieur ! Curieux, chez un chien ni grand ni petit, ni long ni court. Absolument moyen.

L'écrivain n'a pas envie de se jeter dans son fauteuil rayé, encore chaud. Il pense à la plaque, aux linguine , à la couverture un peu terne du livre, il pense à sa muse. Il pourrait la rejoindre dans la chambre à coucher et lui dire : excuse, ma muse. Elle sortirait son air de de profundis , lui le sien d' angina pectoris . Il pourrait miser in extremis sur ses basic instincts , lui ôter son collant, étaler son fard, démolir son chignon – adieu l'effet lifting, sa femme aurait l'air d'un chef d'œuvre d'art brut. Je te demande pardon, je suis kaput darling, qu'est-ce que tu dirais d'un Riesling ?

Debout, la tête lourde, il hésite, pyjama rayé, fauteuil rayé, peut-être que je suis un idiot, un écrivain absolument moyen médiocre avec sa plaque à accrocher au salon. Où ça ? Là peut-être, à la place de la nature morte. Nature morte avec écrivain.

Claudia Quadri
Traduit de l'italien par Christian Viredaz

 

Retrouvez une note biographique et les publications de Claudia Quadri sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.

 

Page créée le 06.01.09
Dernière mise à jour le 06.01.09

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