Mary-Laure Zoss

Née en 1955 à Vaulion, Mary-Laure Zoss, enseignante, vit à Lausanne. Publié en 2007 aux Editions Empreintes, Le Noir du ciel a reçu le Prix Ramuz 2006. Son prochain livre, Où va se terrer la lumière, paraîtra prochainement chez l’éditeur français Cheyne. Mary-Laure Zoss collabore régulièrement à la revue semestrielle de littérature et d’art fario, à Paris.
Suites de proses poétiques, ses deux premiers recueils tracent des parcours anxieux à travers montagne et campagne froides, où l’on marche à vive allure pour forcer les empêtrements du monde, retisser entre les parts de soi qu’on a cru perdues quelques liens fragiles.
Chemins tracés pour désenfouir les mots et la lumière, où l’on se relève invariablement dans l’opacité, où l’on se démène pour atteindre – qui sait? – un espace où être bien vivant, une fois posés derrière les sacs de mort et de silence qu’on traîne après soi.
BSR

 

hors pays

Pars, érafle de tes jours le dedans, tes jours à mesure sous tes gestes déboîtés; ton visage de plusieurs feuillets: tu n'en connais plus aucun, tu empaquètes l'ordinaire; dans un no man's land faire mine d'être là, sur un filet de souffle déjà rétracté; agrégé dans sa propre farine – ne la tourne plus dans celle du monde, quelque chose te réfrène vers l'intérieur, toi si singulier soudain – l'intérieur, s'il en est encore un; plie bagages; s'infliger telles désertions, dites, qui le voudrait?

à travers la nuit l'esprit ficelle dans les vallées l'aboiement des chiens errants, déballe des rouleaux d'ombre sur la caillasse; comme si on avait changé d'espèce: une chair recroquevillée, à la merci du vaste, où s'engouffrent froid bouillon d'urine, vent himalayen et suif; et ce vert, l'étincelant mercure des saules

ni la tasse d'eau à boire d'un trait, ni l'assiette – jamais ne l'entameras, posée sous le ciel; moins qu'une miette sur un toit d'argile, pas de pays – qu'un puits d'azur entre quatre solives; toi à la traîne des vivants, soigneusement balaie dans un seul angle tes navrantes forces; par ce châssis de peuplier fondra le soleil d'hiver jusqu'aux rigoles, et le compte des jours qui restent, un par un s'étouffant dans la vallée qui fatigue ses poussières carrossables, le cœur devenu dur battant d'une cloche de bois – tu aurais mieux fait de ne jamais; une plaine soulève, à rebours de soi, le pas, sans relâche pique ses meutes de terre pelée

dans le creuset des traces: sacs d'oignons, barriques brinqueballées d'eau claire et chiens morts, d'autre côté tu te jettes, bouffées crachées noires au poumon, un fort s'arrime dans un nuage abrupt, dans le ciel bleu prends ton souffle; bon gré mal gré le corps va, s'étriquant; rentrer en possession de soi, il le faudrait, dans l'urgence presque, au cœur de la bousculade – pêle-mêle la neige fraîche sur les cimes, les klaxons sales; tout début enferre; dans la tête, guère plus qu'un contreplaqué pour cliver le chaos, est-ce la même main qui pèse l'or battu en feuilles et la panse de mouton grise, à l'étal les pattes coupées sur un papier?

quand plus rien de commun; porte-toi au-devant malgré; à même la plaie du monde, la pourriture aux coins, parmi cartons, sandales décousues, fanes et racines sur la chaussée flétries, aurais-tu perdu, quasiment tout perdu? de tes assemblages balancé les derniers étais? à tirer du poussier terrestre le rudiment d'un pas, une rare syllabe qui se désintègre dans le recul des hautes pistes, combien de jours, hors pays, creusant la sécheresse du ciel? des mains grises fouillent nues la braise, ne quitte pas des yeux les tablettes du soufflet qu'un, accroupi, active; tout ce qui précède maintenant engouffré, à inhumaine échelle, n'implore pas, arrête-toi plutôt à la lumière du métal chauffée à blanc, dans l'eau étrille-la, retrouve la forme de tes ongles dans la cuvette d'émail

passé un haut seuil, se faufiler – dans l'aigu d'un instant, jour tendu sur l'âpre enceinte des basaltes, un glacier chavire dans la roche carbonifère, une saison durant on s'arrêterait, adossé aux fenêtres minuscules, où bat un pouls de suie dans les murs; à filer dans le vent rêche un début de patience, une saveur d'orge grillé sur la langue; un rai de lumière écarquille le noyau du monde, regarde les bols s'égoutter sur une planche, voici qu'il n'y aurait plus qu'à enfourner la quiétude en soi, y dérouler traces humaines et bannières; l'asthénie du souffle tantôt secondée par des montants de bois

dans la tenaille des pentes, leur seau hoquète sur les cailloux, à ceux qui ont un fichu de sel obscur en guise de visage; on les scrute, qui sont assignés à ne jamais s'extraire; quand le soleil tombe, à ramper sous une toile; ensoclés qu'ils sont dans le remblai, tas de chiffons crachant le granit en contrebas, avec ces serpents qu'ils lapident à coup de cris dans les fissures; mesurent lentement l'heure sous leurs paupières noires, trois syllabes au bout d'un fil à plomb; tournoyant sous les bâches le vent décordé obsède le feu; de la route eux ne bronchent pas avant les premiers froids

traverser maintenant; astreint à ce grelot de bois – un heurt sourd dans les bronches; mauviette, avance, ton élan foulé sous un sac d'orge, au matin une coulée d'eau a gelé sur l'herbe, dès le départ nous posséda-t-on sur l'étendue? à augurer le pire enclin de plus en plus, marche, abrégé de toi-même, avec le paysage nul, sous la semelle rabattu, traîne un sentier, sans ciel ni nuages, à hauteur de cailloux, des fers tombés, avance, ébranle-toi juste, tête basse, ta phrase asséchée de dépit, un pas mord le suivant, d'une vile lenteur, toi, os vétuste tiré dans l'étendue, tu n'y arrives pas, la ligne des cols nulle part s'esquive; poussière et larmes plein les yeux tôt ou tard déblaient: acérant les hautes rouilles, le ciel, terriblement bleu

contre la lumière, enfonce une chaîne de cimes fumées, aux plaques de neige des coulures ardoise, quête à cent reprises une bouffée de froid, quête nerfs à vif, ne supplie pas, ressasse s'il le faut l'injustice – son illusion, tu le sais bien, comme une crinière peignée sans borne, pour te tenir plus ou moins droit, dans l'acharnement fouaillé au soleil; qui est né suffisamment aguerri pour avoir raison de ces écrasements basaltiques, du dépérissement de la soif elle-même, qui? toi indifférent à force: tant d'herbes foulées cassantes, de lézards, de cornes en miettes; essaie de mâcher, abats cette besogne où chaque grain de blé s'outre de vent, d'impossible altitude, toute syllabe à perdre haleine, au péril de; quelqu'un se repaît-il derrière? honte et rage flanquent la faiblesse – fais serment de ne plus

impossible bientôt d'articuler, à l'arrière du convoi qui disparaît – caisses et ballots sanglés de riz; toi encore excepté, dont le pas sonne maigre, et la même question à tes épaules qui s'attelle, dans l'intraitable, et le corps pèse ses plombs, tire en longueur le harassement, de terre à briques le poumon morceau pétri; clôtures et cordelettes vibrent au pied des micas, des dévalements d'anthracite, tu guettes les ruines, les linteaux de peuplier, tu irais fermer les yeux contre un parement de torchis, une cuillère en fer blanc à la main, avant même d'avoir atteint la rivière; jamais à portée du vaste: admets que; claquemure ta faiblesse dans une gangue de calcaire; bon gré mal gré respire, une peau de chèvre contre la bouche, empile fermes devant toi tôles et pierres plates

quand cèdent les entraves de la route, rouvre les yeux sur une vague foulée cendreuse: argile dure et carcasses, déchets de bivouac; dans les parages de ceux qui filent le ciel en marchant, sac de bouses sèches sur le ventre, tu t'essaies à l'intenable sur les hauts fonds telluriques, à ceux-là un siècle calcine les vertèbres dans un premier soleil; de l'herbe aux tourbes alcalines, aux rochers détritiques, quelle route lèveras-tu, parti des tentes de laine brune? où se nouent jutes et prières tailladant le vent, une obscure rosée scintille à l'aile des corbeaux; pourras-tu sur ce seul répit moudre un peu d'espace, garder fins sous tes ongles limon glaciaire et blé noir des schistes?

Mary-Laure Zoss