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Laurent Trousselle
Marche, arrêt. Point mort, éditions faim de siècle, 2007

4ème - In breve in italiano - Critique, par Francesco Biamonte -
Entretien avec Laurent Trousselle, par Francesco Biamonte

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Retrouvez également Laurent Trousselle dans nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.

   Laurent Trousselle / Marche, arrêt. Point mort

 


Je nettoie mon imperméable à grande eau. Je vérifie que le couple infernal est enfermé à double tour dans la salle de bains parce qu'ainsi leur môme, même réveillé en pleine nuit, ne risquera pas de croiser les cadavres de Papa Maman.
[…] En repassant la porte cochère, je réfléchis, je décompose mentalement les premières heures de la matinée, anticipant les gestes que je m'apprête à faire. Qu'est-ce que je vais faire?
Je vais sauver des dizaines de gens des cartes de crédit qui les ruinent, d'une multitude de jeux de hasard dans les offices de poste et des postières qui les vendent devant vous à des enfants, des taxes, de la viande qui tue lentement à cause du prion, des escaliers à monter quand on est pauvre…

Laurent Trousselle crée de  toutes pièces un personnage que le dérèglement de nos sociétés aurait des chances de faire passer dans la partie noms communs du dictionnaire, à l'instar des Candide, Nana, et autres Don Juan...


  In breve in italiano

Marche, arrêt. Point mort, di Laurent Trousselle, mette in scena - e in modo originale - uno dei grandi temi dell'attualità degli ultimi anni: il terrorismo. Interessandosi essenzialmente alla dimensione pulsionale e psichica dell'atto terroristico, Trousselle dà vita a un anonimo svizzero che, sempre più deluso dall'ingiustizia del mondo, decide di lanciarsi in una solitaria rivolta esplosiva. Dopo aver fatto saltare un treno, sono coloro che riescono ancora a ispirargli emozioni positive a diventare bersaglio: i bambini.

 

  Critique, par Francesco Biamonte

Par le biais de la fiction, Marche, arrêt. Point mort s'attaque de façon originale à un des grands thèmes de l'actualité de ces dernières années : le terrorisme. L'auteur Laurent Trousselle s'y intéresse essentiellement à la dimension pulsionnelle et psychique de l'acte terroriste. Pour ce faire, il dessine à la première personne un protagoniste et un paysage aussi éloignés que possible de l'Afghanistan et de Gaza. Le narrateur anonyme est suisse, issu d'une famille très aisée, qui a même produit un conseiller fédéral. Ancien champion d'alpinisme, paraplégique à la suite d'un accident en montagne — métaphore du sentiment d'impuissance —, il couve une amertume de plus en plus insupportable à l'endroit de l'injustice du monde, au point de se lancer en solo dans la pose de bombes : la révolte s'exprime dans des actes révoltants. Après avoir fait sauter un train, c'est à des écoles et à des crèches qu'il s'en prend : il se fait en effet un devoir de refouler ses sentiments à l'endroit des enfants, qui lui inspirent encore des émotions positives. Le personnage s'approche d'une forme de mal absolu en se refusant à lui-même le moindre quartier de spontanéité ou d'espoir. Et il puise nombre de « qualités » indispensables à son projet dans son passé sportif : volonté, discipline, soin dans la préparation et dans la vérification du matériel… Parti de la rage, il aboutit à la lassitude. Parti du désir de secouer un monde insupportable, il termine sa course dans une forme étrange de routine, méthodique et résigné, après s'être sciemment coupé de ses dernières émotions.

L'intérêt du livre est moins dans le suspense (il inaugure une nouvelle collection « noire » chez Faim de siècle et Cousu mouche) que dans l'exploration d'une pulsion de tuer et détruire. Il s'agit pour le lecteur, et dans une certaine mesure pour le narrateur, de faire la part dans les comportements du terroriste entre divers mobiles, où le rationnel a sa place à côté du pulsionnel, où frustrations personnelles, tempérament asocial, ambitions révolutionnaires, désir de toute puissance, sentiment de sa propre nullité, ressentiment, colères et indignations — ridicules ou justes — se mêlent de manière inextricable. Référence avouée du protagoniste et de l'auteur, le personnage réel du terroriste Théodore Kaczinski, alias Unabomber, confère plus de crédibilité encore au protagoniste inventé par Trousselle. On pourra penser, en lisant, à des événements tels que le 11 septembre 2001 ou le terrorisme palestinien (directement évoqués), mais aussi aux témoignages des « coupeurs » rwandais de 1994 ou aux sites de soutien aux tueurs de Columbine — le terrorisme n'étant qu'une des incarnations possibles d'un geste de meurtre collectif, associé à la révolte. Réfléchissant sur lui-même, le terroriste de Marche, arrêt. Point mort écarte les motivations religieuses du kamikaze, et donne une explication assez plausible de ce type d'acte : « La certitude qu'on est à la fois trop faible pour tout secouer, et trop fragile pour apprendre à nager dans des eaux aussi poisseuses. »

Francesco Biamonte

 

  Entretien avec Laurent Trousselle , par Francesco Biamonte

Laurent Trousselle, une belle formule dit qu'il faut trouver la force de changer ce qui peut être changé, le courage de renoncer à changer ce qui ne peut pas être changé, et la sagesse de distinguer entre les deux. Le terrorisme serait aux parfaits antipodes de cet idéal?

Oui. Force , courage et sagesse , voilà de très jolis mots, mais dans bien des cas, on est face à une forme de désespoir sans nom, pathologique souvent. Quelqu'un de déséquilibré n'accepte pas le monde réel, et il n'imagine pas changer cette réalité en s'imposant la discipline, ou le cheminement classique qui lui permettrait de le faire. Il pense que sa situation – de victime – lui interdit l'action, alors il renonce et cherche à s'y soustraire, songeant à entraîner au passage une masse d'innocents dans son propre suicide.
Maintenant pour ma part, de savoir si c'est authentiquement le moteur du passage à l'acte que l'espoir de voir vos chefs faire, après votre disparition, avancer les idées qu'ils vous avaient inculquées, j'y crois à moitié… La dimension sacrificielle du truc m'échappe un peu...

Mais un argument de votre personnage, c'est justement qu'il n'y a pas d'innocents, que l'échec, l'injustice et l'aliénation de notre société sont de la responsabilité de chacun ; et en outre une de ses spécificités est d'agir seul, sans doctrine ni groupe. Ce deuxième point me semblait essentiel : votre livre illustre la pulsion terroriste extraite des contextes classiques du terrorisme…

Oui, c'est exact. Le personnage principal du livre pense que l'innocence n'existe pas autour de lui. Il ne la voit plus, elle est sans doute, très classiquement, prisonnière de son enfance révolue?
Et de ce « tous coupables » va naître la volonté de ne s'approcher d'aucune mouvance contestataire, terroriste ou nom, et c'est là que les choses se corsent : de sa volonté de pureté liée à un désir de rester à distance du groupe – une démarche presque rousseauiste –, va naître une efficacité meurtrière redoutable.
Le vrai drame dans ce livre, c'est qu'une analyse de notre société pas forcément toujours dénuée de bon sens, peut déboucher sur un apprentissage de la destruction pour le coup, dénué du bon sens le plus élémentaire… On en est là.

Votre personnage est anonyme. C'est le cas de presque tous les personnages, sauf trois ou quatre, qui sont moins que des seconds plans (il ne sont évoqués qu'indirectement). Avez-vous songé à donner un nom au protagoniste?

Non, absolument jamais!
J'aimerais vous répondre « Nous sommes tous des anonymes », mais ça ne voudrait pas dire grand chose.
En fait, dans Marche, arrêt. Point mort , à côté des Antonin Auzias, qui croient se faire un nom, entre pantalons de cuir et succès bidons dans la com, il y a ce personnage discret qui nous entraîne dans la spirale de son ressentiment – au sens que donnent Nietzsche et Kierkegaard au terme  ressentiment .
Cet anonymat plaque peut-être une dimension reportage sur l'ensemble, permettant au lecteur de s'approcher d'un état d'esprit torturé, en en comprenant mieux, sinon les motivations, les rouages cérébraux…

Le choix de la première personne s'est-il imposé d'emblée?

D'emblée, oui. Ecrire en focalisation interne , c'est inviter le lecteur à bord d'une conscience et lui faire voir le monde à travers cette conscience. C'est honnête comme procédé d'écriture, l'auteur n'est pas omniscient. Et si le narrateur ne sait pas quelque chose, s'il fait une erreur, le lecteur l'accompagnera…
Je le répète, il est question d'approcher l'horreur, d'embarquer avec elle – sans  jeu de mots. Il ne sera plus question de se dire après coup: « Mon dieu, ces gens là, qui font péter des bombes, ne sont pas issus des bidonvilles? »
Eh non, et certains ont même fait de longues études.
Alors, maintenant, pourquoi font-ils ça?
Le livre s'essaye à quelques mots d'explication. Il remonte des pistes. Sans donner de réponse universelle, bien sûr.

On a le sentiment que l'auteur s'identifie assez largement à certains aspects de son personnage. L'indignation du narrateur semble être dans une assez large mesure la vôtre. Ecrire ce livre, c'est votre façon de poser une bombe (en Suisse, comme le narrateur)? D'alerter un pays trop calme? De défouler quelque chose en vous?

Oh, je ne crois pas, non… L'indignation du personnage de Marche, arrêt. Point mort est une forme d'aveuglement. Cette conscience (?) que je promène est partiale, subjective… et tout aussi déphasée en ce qui concerne les feux rouges au coin de la rue, que la situation au Moyen-Orient.
Pour moi, dans une œuvre, il y a trois éléments.
D'abord le style. Des gens comme Voltaire, Proust ou encore Céline avaient du style, ils ont fait avancer notre façon de nous exprimer – indifféremment des idées que véhiculaient leurs textes. J'ai travaillé au style dans la mesure de mes moyens, avec une référence au roman-dossier (à un moment le lecteur lira une déposition de gendarmerie dans le rendu le plus exact possible de sa forme réelle)…
Ensuite l'histoire, c'est-à-dire une fiction et sa façon d'évoluer, avec du suspense, par exemple.
Et puis enfin, troisième élément, la pertinence "civilisationnelle" de la question abordée. Vous ne trouvez pas insensé, vous, que des jeunes gens donnent leur vie à une idée? Ce n'est pas rien qu'en ce moment dans le monde, des gosses jouent sous les yeux de leurs parents à la ceinture de dynamite. C'est pour moi un signal d'alarme : quelque chose ne tourne pas rond. Il faudrait tous s'asseoir à une table et y penser, c'est évident.
Mais je sais, en même temps, que je n'aurais rien à faire à cette table, je suis un rêveur. Un utopiste. Ma vision du monde est celle de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince . Politiquement, je suis marxiste, tendance Groucho…

En explorant les mobiles du personnage, vous suggérez de nombreuses pistes. Le narrateur en retient certaines, en écarte d'autres. Il se résume d'ailleurs de manière plutôt convaincante (p. 128). Vous même, aviez-vous une ou plusieurs thèses en abordant l'écriture de Marche, arrêt. Point mort, ou est-ce l'écriture et la fiction qui vous ont conduit à les formuler?

Aucune thèse, non. La logique d'un personnage est en marche et, pour qu'il sonne vrai, pour qu'il y ait cohérence, il fallait effectivement qu'il rencontre certaines thèses. Ayant vécu au Etats-Unis, j'ai entendu parler d'Unabomber. Ce type a marqué la conscience collective là-bas pour ce que je croyais, à l'époque, durablement. Or, tout le monde l'a plus ou moins oublié, aujourd'hui. […]
Il s'agit d'un professeur d'université qui, un jour, a décidé de se cacher dans le Montana. Il s'est alors mis à confectionner des bombes qu'il a ensuite fait exploser pendant une période de temps incroyablement longue. L'affaire se termina grâce à la publication d'un manifeste pseudo philosophique... Un texte très curieux, mais à lire. Tout est à lire, de toute façon…

A-t-il été difficile pour vous de perpétrer de tels massacres en fiction à la première personne? Avez-vous dû, comme votre protagoniste, vous endurcir pour atteindre votre but?

A la première personne, non, mais de façon plus générale, oui. Je balade quelqu'un de malade dans des rues que je connais parfois, et que j'ai de bonnes raisons d'apprécier. Quand on y songe, vous avez raison de le souligner, on se demande ce que vaut l'implication de celui qui, face à un clavier, se met à raconter une histoire…

Il y a dans le parcours du narrateur une dimension thérapeutique perverse: à mesure qu'il avance dans son cheminement terroriste, il apprend à mieux se connaître et à mieux maîtriser ses émotions — il semble même découvrir une piste refoulée à la dernière page…

Oh, je suis content que vous l'ayez vu. C'est vrai que le mot sincère , en dernière page, fait un peu désordre. Un ami m'a même dit: « Il y a deux parties dans ton bouquin. Le mot « sincère » et tout le reste du livre! » Je n'ai rien répondu; l'ensemble est construit autour de la notion de déséquilibre, de toute façon.

Il n'y a guère d'ouvertures positives dans le livre; une seule peut-être, le personnage du grand père émergeant dans les souvenirs d'enfance du narrateur: une image de bonté…

Oui. "Je" se raccroche à l'image de ce grand-père parce qu'il le voit comme appartenant à une génération d'hommes politiques ayant eu un idéal, une vision du monde, et son impression, c'est qu'aujourd'hui le monde appartient plutôt à des gestionnaires. Il y a ça, et puis la nostalgie de l'insouciance heureuse d'une enfance que ce grand-père égayait un peu. Ceux qui acceptent mal le présent ont dans leurs poches plein d'images de leur enfance.

Propos recueillis par Francesco Biamonte

 

Page créée le: 16.08.07
Dernière mise à jour le: 16.08.07

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