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Feuxcroisés 5
Littératures et Échanges culturels en Suisse / Revue du Service de Presse Suisse

  Feuxcroisés 5
 

Feuxcroisés - Littératures et échanges culturels

La diversité des littératures de la Suisse, à l'image de son paysage linguistique, est étonnante et précieuse. Pour la faire connaître mieux, et parce que la "barrière des langues" peut être une source d'enrichissement bien plus qu'une limite, la revue annuelle Feuxcroisés s'attache à présenter en français, à travers des portraits et des traductions inédites, les écrivains alémaniques, tessinois, romanches et les voix de l'immigration.

Dans ce même esprit Feuxcroisés présente les acteurs de l'échange littéraire et de la circulation des textes, tels que les traducteurs, les revues littéraires, les associations, etc. Feuxcroisés suit en outre les débats et les initiatives autour de l'échange culturel et de la question des langues.

Complétée par des panoramas annuels des parutions suisses, Feuxcroisés veut être un relais vivant de la littérature contemporaine de ce pays; pourvue de bibliographies soignées, la revue s'offre également aux professionnels comme un outil de travail.

Après cinq ans d'activité et 1500 pages publiées, Feuxcroisés poursuit un travail de fond : plus de quarante écrivains y ont d'ores et déjà été présentés, de tous âges, déjà reconnus ou encore à découvrir.



Comité de rédaction
: Jean-Luc Badoux, Francesco Biamonte, Marion Graf, Daniel Maggetti, Daniel Rothenbühler

Feuxcroisés, comme Le Culturactif Suisse, dépend de l'association SPS.

En commandant Feuxcroisés, vous soutenez Le Culturactif Suisse!

Feuxcroisés 5, Editions d'en bas, 2003

Commandes

par e-mail à admin@culturactif.ch, ou en imprimant ce bulletin de commande et en le renvoyant à l'adresse des Editions d'en bas qui y figure.

Prix

Achat au numéro: 30.-
Abonnement (un numéro par année): 25.-
Collection complète (numéros 1 à 5): 125.-

 

  Sommaire du N°5

Editorial

Inédit

Leo Tuor: Onna Maria Tumera ou les Ancêtres
extraits traduits et présentés par Jean-Jacques Furer

Dossiers écrivains

Kurt Marti, par Elsbeth Pulver et Anna Stüssi
Donata Berra, par Pietro De Marchi
Américo Ferrari, par Prisca Agustoni
Matthias Zschokke, par Beatrice von Matt
Hommage à Aglaja Veteranyi (1962-2002), par Werner Morlang et Maren Rieger
Dubravko Pusek, par Daniel Maggetti
Cla Biert (1920-1981), par Cla Riatsch
Clo Duri Bezzola, par Manfred Gross
Friederike Kretzen, par Eleonore Frey
Markus Werner, par Daniel Rothenbühler
Paolo Di Stefano, par Francesco Biamonte

Traducteurs et passeurs

Etienne Barilier, par Isabelle Rüf
Ursula Gaillard, par Marion Graf
Autour du Forum du Bilinguisme: entretien avec Eva Roos, par Jean-François de Pietro
Un dictionnaire du rhéto-roman pour le monde francophone par Dieter Kattenbusch

Dossier

Autour de la nouvelle association d'écrivains "Autrices et Auteurs de Suisse"; avec des contributions de Yvette Jaggi, Daniel de Roulet, Eugène, Jean-Pierre Rochat, Charles Linsmayer, Pietro de Marchi, Jochen Kelter, Kristin T. Schnider, Milena Moser et Jérôme Meizoz

Panoramas de l'année littéraire 2002

Suisse alémanique, par Daniel Rothenbühler
Suisse italienne, par Daniel Maggetti
Grisons romanches, par Mevina Puorger

Revues

Revues de Suisse alémanique, par Françoise Fornerod
Revues de Suisse italienne, par Manuela Camponovo et Francesco Biamonte

Revue de presse des livres traduits en français en 2002

 

  Editorial

Cinq ans d'existence, quarante dossiers consacrés aux écrivains non francophones de Suisse : un premier petit jubilé pour Feuxcroisés. Mais l'heure n'est pas encore aux regards en arrière, loin s'en faut - nombreux sont les écrivains, les passeurs, les textes que nous désirons faire connaître; multiples les questions que nous souhaitons aborder et creuser ici pour nourrir le dialogue amorcé.
Comme chaque année, lorsque nous nous trouvons face aux épreuves de notre revue, des résonances apparaissent par delà la singularité des êtres (pour reprendre le titre du dossier consacré à Markus Werner) et celle des langues, qui est au centre de notre démarche. Ainsi avons nous été frappés par la dimension européenne et mondiale de la littérature suisse telle que l'illustre ce numéro: Matthias Zschokke à fait sienne Berlin, qui le lui a bien rendu; le poète italophone Dubravko Pusek fait entrer en Suisse la poésie croate par son travail de traducteur et d'éditeur; Aglaja Veteranyi était marquée au fer par la Roumanie de ses parents, leur voyage perpétuel d'artistes de cirque; Donata Berra est autant italienne que suisse, et Paolo Di Stefano reste vivement lié à la Sicile de son enfance; si Friederike Kretzen vit à Bâle, c'est qu'elle a remonté le Rhin depuis sa Westphalie natale; le " Genevois " Américo Ferrari se partage entre Lima et la ville de Rousseau (et de Borgès). Notre revue de presse des livres d'écrivains de Suisse traduits en français prend des teintes nouvelles, avec une traduction de l'arabe (Ibrahim al-Koni), une autre de l'espagnol argentin (Daniel Mayer).
Pour autant, l'expérience et l'affirmation de l'altérité ne dépendent ni des appartenances nationales, ni des distances géographiques qui séparent les auteurs et les lecteurs: Kurt Marti, l'un des plus grands poètes suisses du dernier demi-siècle, n'est-il pas l'exemple même de l'écrivain toujours surprenant, toujours autre, dans sa quête de formes et de registres nouveaux? Habitant Berne depuis toujours, il n'est pourtant connu en francophonie que de quelques happy few à travers trois volumes publiés à Lausanne en trente ans.
Le champ littéraire romanche, riche de spécificités, constitue un autre pôle de ce numéro. Mevina Puorger souligne la vivacité de cette littérature, en dépit de la situation cruellement minoritaire de la langue. Clo Duri Bezzola fait l'objet d'un dossier, ainsi que Cla Biert, sur le parcours duquel nous avons voulu revenir. Nous vous invitons en outre à découvrir une large palette d'extraits du très savoureux dernier roman de Leo Tuor : c'est là une nouvelle rubrique que nous inaugurons, afin de donner plus d'espace à la littérature elle-même - à côté des entretiens et des dossiers thématiques, nous proposerons désormais dans notre revue de grands inédits. Pour découvrir le premier, il suffit de tourner la page.

Mais avant de laisser le lecteur entrer de plain pied dans la lecture, un dernier mot est nécessaire : il dit notre amitié et notre reconnaissance à Jean-Luc Badoux. Partisan infatigable de l'échange et de l'écoute, c'est à lui que Feuxcroisés doit d'avoir vu le jour. Il a souhaité se retirer du comité. Il nous manquera. Et cette revue lui allait bien.

Le Comité de rédaction

 

  Entretien avec Matthias Zschokke par Beatrice von Matt


Entretien avec Matthias Zschokke par Beatrice von Matt

- Matthias Zschokke, on éprouve une certaine appréhension lorsqu'il s'agit de vous poser des questions directes. Chaque phrase que vous écrivez se défend au fond contre toute tentative de fixer les choses. Mais je vais essayer quand même. Pourquoi vivez-vous à Berlin depuis plus de vingt ans maintenant? Que représente cette ville pour vous? Comment réagissez-vous aux transformations qu'elle a subies, au Reichstag par exemple en tant que "siège ressuscité du gouvernement"?

- Berlin, le Reichstag… Je ne crois pas que ce sont là des choses dont il vaille la peine de parler. Aujourd'hui, ils sont ainsi, et demain, ils seront autres. Je préfère les choses qui restent et se ressemblent, celles que l'on peut comprendre où que l'on se trouve. Berlin donc, mais là où elle ressemble aux autres villes. Mon installation à Berlin est due à des hasards, à l'argent aussi. Et puis, il faut bien vivre quelque part. À Berlin, on trouvait des appartements bon marché avant la chute du Mur. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

- Si vous deviez vivre en Suisse, quelle ville choisiriez-vous? Vous intéressez-vous à la Suisse et à ses problèmes actuels?

- En Suisse, il fait bon vivre partout. Il n'y a pas cette grande disparité entre la ville et la campagne. On est relié à tout partout, comme sur Internet, on est en réseau avec tout. Si j'étais libre de choisir, je m'installerais dans une région dont je ne comprends pas la langue, au Tessin ou en Suisse romande. J'en ai vite assez quand il faut toujours avaler jusqu'à la dernière nuance toute cette soupe de mots que l'on cuisine jour après jour autour de moi. Si elle ne me parvient que comme un vague murmure, ça me suffit amplement.

- Est-ce important pour vous de vous trouver dans un certain environnement? Comment un auteur trouve-t-il sa matière première?

- Je suis assez peu fasciné par une vue touristique sur la vie. Lorsque je lis dans un roman que des dauphins sautent devant la fenêtre ou que l'on brûle des veuves, je me dis juste "ouh là"! Ce n'est que lorsque l'auteur tente de m'apprendre à quoi ressemble l'odeur de la chair brûlée ou les museaux de dauphin lorsqu'on les touche que ça éveille mon attention. L'écriture horizontale ne me dit rien, il n'y a que l'écriture verticale qui me parle. Mais pour pouvoir creuser en profondeur, on doit très bien connaître les choses. Après vingt ans de vie dans le même appartement, je découvre par exemple des détails du vieux platane se trouvant devant ma fenêtre que je n'avais jamais remarqués jusqu'alors, mais qui, depuis que je les connais, me plaisent infiniment et me paraissent essentiels. Dans ces moments-là, je crains parfois de rester un éternel touriste. La dernière tempête a d'ailleurs abattu la moitié du platane en question. C'est triste.

- Durant les mois à venir, vous allez séjourner à Budapest en tant qu'hôte du "Collegium Budapest". Qu'attendez-vous de ce séjour?

- J'attends de trouver des impressions qui soient encore plus les mêmes que celles de Berlin ou d'ailleurs. C'est ce qui est bien quand on voyage, c'est qu'on a une vision plus précise de soi-même et de sa propre ville. Mais qui sait, peut-être vais-je vivre quelque chose de nouveau et peut-être parlerai-je enfin dans mes livres d'autre chose que de moi dans le quartier berlinois du Wedding, peut-être écrirai-je sur moi rêvant de retrouver le Wedding… Il existe un proverbe chez les Kikuyus du Kenya (je l'ai saisi au vol quelque part) qui dit: "Sortir de sa maison, c'est apprendre."

- Vos personnages observent souvent leur propre corps. "Les corps réels ne sont pas beaux en général, ils l'ont seulement été", dit par exemple Ellen dans votre roman Bonheur flottant. "Il est devenu gras avec les années", dit-on du "Chanteur pleureur"… Et même la belle Béa, dans votre premier roman Max, a soudain l'air un peu plus vieille… Quel regard portez-vous sur les différents âges de la vie, sur le fait que nous sommes de passage, sur la dégradation? Le temps qui passe est-il pour vous un cauchemar?

- Mais, la vie tout entière est un … Ce que j'écris m'est supportable. Si ça m'était insupportable, je n'aurais pas pu l'écrire. Je m'applique naturellement à trouver supportable le plus grand nombre de choses possible dans la vie. J'y parviens en consignant par écrit le plus de choses possibles avec la plus grande exactitude possible. Plus je parviens à être précis et complet dans cette tâche, plus je désarme le cauchemar.

- "Max est un esthète": c'est ainsi que vous caractérisez votre premier personnage de roman. Que représente pour vous la beauté? Est-elle aussi suspecte à vos yeux? Justement parce qu'elle est éphémère et vulnérable?

- Puisque nous avons parlé de Berlin: Dieu sait si cette ville est loin d'être une beauté… Souvent, je trouve ça reposant, quand quelque chose n'est pas très beau (dans le sens courant). Mais ce sont des philosophies entières que vous avez enveloppées dans votre question… Je n'ai pas la moindre idée de ce que c'est que la beauté. Elle est tout aussi insupportable que son contraire si l'on y est soumis trop souvent. Oui, c'est comme pour tout: plus elle est rare, plus elle est émouvante.

- Vous semblez avoir une préférence pour la splendeur passée, par exemple pour les hôtels chics d'autrefois… Se pourrait-il que vous y lisiez le temps qui passe, tout comme sur les paysages de corps en ruines? Pourquoi avez-vous choisi, 1996, le vieux Grand Hôtel Giessbach comme décor pour votre film "Erhöhte Waldbrandgefahr"?

- En ce qui concerne le Giessbach, je l'ai choisi avant tout pour des raisons pragmatiques. Premièrement, si j'en avais les moyens, je préférerais fondamentalement tourner mes films en studio. Les hôtels offrent quelque chose comme un refuge pour ceux que l'on a chassé des studios. Dans les vieux Grand Hôtels, on trouve généralement de grandes pièces, ce qui est un atout pour le tournage. Et surtout: les vieux murs, les vieux meubles racontent quelque chose. Lorsque je montre une chambre dans mon film, si les murs et les meubles sont neufs, je dois d'abord leur faire subir un traitement long et coûteux avant qu'ils ne racontent ce que je veux voir. Les vieux murs, eux, racontent leurs propres histoires et ne me coûtent rien, je dois seulement les accepter. En plus, après quinze ans de vie à Berlin, le Giessbach était tout simplement d'une somptueuse beauté.

- Vos personnages, dans le roman "Bonheur flottant" par exemple, aiment à raconter des histoires bizarres. Comment faites-vous pour dénicher des histoires pareilles? Prêtez-vous attention à ce que les gens racontent? Ou ne cherchez-vous pas tant à raconter des histoires qu'à créer des personnages qui en racontent? Sont-ce eux qui vous importent avant tout, ces personnages qui racontent avec toute l'énergie du désespoir?

- J'aime écouter et regarder autour de moi. Parfois, je me rends compte, après coup, que ce que j'ai vu ou entendu constituait une histoire. Alors, je la mets par écrit. Moi-même, j'invente assez peu. Je dirais même que je dois lire d'abord comment il pleut quelque part avant de réaliser que je me trouve justement sous la pluie et que je suis en train de me faire mouiller. Si personne ne me raconte ce que je ressens, en général, je ne l'ai pas ressenti. S'asseoir une fois quelque part pour de bon, sentir la chaise, entendre les moineaux, voir les nuages, mais vraiment, vivre dans le moment, ça c'est un événement, ça c'est la vie, c'est ce que la plupart d'entre nous font sans doute le moins bien. Oui, ce sont les personnages qui m'importent avant tout. Ils ont beaucoup à voir avec moi. Ils sont mes favoris. Ou pour être plus précis, ils sont comme je souhaiterais voir mes favoris. Au fond, ils sont comme je voudrais être moi-même.

- Vous semblez avoir un faible pour la mélancolie. Chez vos personnages, celui qui ne cherche pas à se cacher sa propre mélancolie a droit, au minimum, à votre respect. Cette tendance à la mélancolie découle-t-elle de votre philosophie de vie? De votre conscience du fait que tout s'en va?

- Vous parlez de mélancolie. Je ne sais pas… C'est vrai que je ne me sens pas très à l'aise au milieu des gens actifs, entreprenants et sûrs d'eux-mêmes. Personnellement, je préfère les bougons. Les gens qui regardent dans le vide, qui ne savent pas quoi dire, qui geignent et qui soupirent; ceux-là m'inspirent confiance. Les personnes hautement motivées, qui sont sans cesse en représentation et qui ont appris aux cours de management comment dégager quelque chose de positif me font peur. Je crains toujours de découvrir le gouffre derrière eux, noir et profond, celui que nous craignons tous tellement, face auquel l'épouvante, la vraie, s'empare de nous et dans lequel nous sautons alors sans réfléchir.

- Vos phrases ont un rythme très souple comme on le trouve rarement dans les textes en prose. Est-ce là le fruit d'un long travail? Ou êtes-vous un genre de danseur de rêve lorsque vous écrivez? Tout cela vous vient-il spontanément? Comment travaillez-vous? A un rythme régulier?

- Je me rends à heure fixe à mon bureau, puis le soir, je rentre chez moi. Lorsqu'il m'arrive de ne pas y aller un jour, j'ai mauvaise conscience. Parce que je suis secrètement marqué par des craintes protestantes du genre: on n'a rien sans rien. Ce sont des bêtises, évidemment. Avec ma façon d'écrire, on gagne un salaire de misère; plus j'investis dans un texte, moins il me rapporte. Pour simplifier les choses, j'essaie de me convaincre quand même que c'est avec le travail que j'accomplis à ma table que je gagne ma vie; alors, le fait de me rendre chaque jour à mon bureau a un sens. Mais en vérité, travailler dans le domaine de la littérature reste un luxe. Je pourrais tout aussi bien travailler à la mi-journée. Bon, j'aurais naturellement beaucoup plus de temps libre pour dépenser de l'argent que je n'ai pas, cela me rendrait certainement doublement malheureux.

- Vous êtes aussi connu en tant que dramaturge. Où se situe pour vous la différence entre l'écriture théâtrale et l'écriture en prose?

- Bah… On essaie de trouver un ton qui nous soit propre, de donner une forme à sa propre vision des choses, et ceci de toutes les façons possibles et imaginables, par le biais du roman, du poème, du film et du théâtre. En tant que non-académicien, je ne dispose pas d'une dramaturgie ou d'une poétique. Je ne m'en suis pas non plus bricolé une à moi. J'écris ce que je pense être juste. Par exemple des pièces magnifiques qui n'ont toujours pas été montées et des films tout aussi magnifiques qui n'ont toujours pas été tournés.

- Comment jugez-vous le théâtre contemporain de langue allemande, à Berlin et ailleurs? Vous avez mis en scène récemment une de vos pièces à Genève. Comment avez-vous perçu le public là-bas?

- Au théâtre et au cinéma, ce qu'on demande en ce moment, ce ne sont pas des pièces et des films magnifiques, mais du pathos branché. On comprendra sans peine que dans l'ensemble, je ne pense pas grand'chose du théâtre et du cinéma du moment. A Genève, les choses n'en sont pas encore là; mais je crains que ce ne soit pas forcément dû à un renoncement conscient à tout ce toc. Au contraire, on s'y est demandé sérieusement et à plusieurs reprises si, pour ce qui est du théâtre, on ne vivait pas sur une autre planète. Comme si le théâtre et le cinéma étaient des affaires de mode! Ils sont bien trop dommages pour ça.

- Dans votre recueil "Ein neuer Nachbar", vous dites pourquoi vous aimez lire Robert Walser. Vous y écrivez que Walser n'est souvent pas compris, ni en Allemagne, ni en Suisse, même si les raisons de cette incompréhension ne sont pas les mêmes partout. Avez-vous aussi le sentiment, pour vous-mêmes, qu'avec vos livres, vos pièces, vos films, vous êtes "un véritable piège, une source de malentendus"?

- Je ne peux pas me plaindre d'être mal compris. On ne devient un incompris qu'à partir d'un certain degré de notoriété. Par contre, bien des choses de moi n'ont même pas encore réussi à se frayer un chemin jusqu'au public. Mon roman Der dicke Dichter par exemple avait déjà disparu du marché bien avant qu'on ne l'ait véritablement remarqué. Ou ma pièce, Die Exzentrischen: un jour, elle aura été l'une des pièces essentielles de notre époque, sans qu'elle soit parvenue, en son temps, ne serait-ce qu'à se hisser sur une scène. C'est agaçant, évidemment, mais je m'en réjouis secrètement. L'agitation de la vie culturelle ne peut pas vraiment promouvoir les œuvres. Ça leur fait plus de bien de prendre racine et de pouvoir se fixer en paix.

- Voudriez-vous ajouter quelque chose? Ai-je raté quelque chose que j'aurais dû vous demander?

- Oui, j'aurais encore un post-scriptum, au sujet de Berlin. Quelque chose que j'oublie toujours de mentionner. Une des raisons pour lesquelles je vis à Berlin, c'est que je dispose ici d'une chambre à coucher pratiquement exempte de moustiques. De temps à autre seulement, quand les nuits d'été se font particulièrement lourdes, il arrive qu'un élément isolé s'égare dans ma chambre, un élément que la plupart du temps, je repère et j'écrase déjà le lendemain matin, après quoi je peux vivre à nouveau en paix. C'est merveilleux. Sur d'autres plans aussi d'ailleurs, cette ville continue à être incroyablement vide par rapport à d'autres. Une ville morte carrément. On a souvent l'impression de déambuler dans des ruines, comme en Amérique du Sud peut-être, dans ces villes inca abandonnées. Ça me plaît. Les choses n'ont guère changé au cours des vingt dernières années. Certes, il y a aujourd'hui de petits tourbillons ici ou là, des centres, de la vie, comme on dit. Mais globalement, il y règne toujours une ambiance mort vivante; comme si l'on avait assommé la ville peu de temps auparavant et qu'elle commençait seulement à reprendre ses esprits. Elle dégage quelque chose de légèrement sonné, c'est un peu comme si elle avait la gueule de bois…

Beatrice von Matt

Extrait de Feuxcroisés N°5

 

Page créée le: 02.04.03
Dernière mise à jour le 02.04.03

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