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Scènes Magazine - Feuilleton littéraire
Jean-Marie Gustave Le Clézio - Christine Angot

  Jean-Marie Gustave Le Clézio, « Ritournelle de la faim ». Paris : Gallimard, 2008.

Bien sûr, on pourrait faire la fine bouche, comme chaque année, lors de l'attribution du Prix Nobel de Littérature. Le Clézio, c'est très bien. Mais les autres ? Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Georges Haldas pour le domaine français ? Et aussi les grands Américains : le génial Bob Dylan, le sulfureux Philip Roth ? La déferlante Joyce Carol Oates ? S'il faut récompenser le génie, c'est de ce côté-là qu'il faut aller. Mais Le Clézio ?

Hé bien, disons-le tout net : le choix du Jury Nobel est courageux. Il consacre un écrivain à l'indépendance farouche : proche, à ses débuts, du Nouveau Roman, il s'en est toujours tenu éloigné, et ne connaîtra donc pas la fin de carrière pathétique d'un Alain Robbe-Grillet ou d'un Robert Pinget. Il consacre, également, un écrivain du monde , comme on dit aujourd'hui, pour qui les frontières ne sont ni politiques, ni culturelles : il a écrit aussi bien sur sa belle ville de Nice ( La Ronde , recueil de magnifiques nouvelles), que sur le Mexique (où il séjourne régulièrement), que sur l'Afrique (sublime Désert ) ou encore l'Amazonie. Sans oublier un essai sur Lautréamont dont je me souviens avoir parlé longuement (et assez vivement !) avec lui. En d'autres termes, c'est un écrivain complet. Le Jury suédois récompense, enfin, un écrivain qui a toujours su tenir sa ligne, dès les premiers textes parus dans les années 60 (le célèbre Procès-verbal ), jusqu'aux tout derniers, en l'occurrence la belle et mystérieuse Ritournelle de la faim * : une ligne éloignée de tout dogme, comme de tout compromis.

Mais le style ? L'écriture de Jean-Marie Gustave Le Clézio, à première vue, en est presque dépourvue, si l'on entend par style les effets de manche ou de langue. Au contraire, elle est limpide, directe, coulante, sensible aux bruits du monde et aux balbutiements des hommes. En cela, elle est plus proche de l'écriture blanche d'Albert Camus que de l'emphase d'un Saint-John Perse ou les longues périodes d'un Claude Simon (pour prendre deux autres Prix Nobel français). Reposant sur un vocabulaire des plus restreints, l'écriture de Le Clézio est ancrée, profondément, dans la matière (qui mène à l'extase), la contemplation du monde, l'amour des hommes et des femmes, que chacun de ses romans chante à sa manière. En attribuant à Le Clézio son Prix de Littérature, les jurés du Nobel ont récompensé un moderne flibustier des lettres, libre et obstiné, solaire et universel. On ne peut que s'en féliciter.

 

  Christine Angot, « Le Marché des amants », Le Seuil, 2008.

Doc Angot et Christine Gynéco

On dit souvent de la littérature française d'aujourd'hui ce qu'on disait du capitalisme il y a trente ans : l'un comme l'autre traversent une crise sans précédent ! Les centaines de romans qui encombrent chaque rentrée littéraire ne suffisent pas, semble-t-il, à masquer sa vacuité. Preuve en est le dernier opus de Christine Angot, Le Marché des amants **.
On connaît la dame, et son style : aller jusqu'au bout de l'aveu, tout consigner du quotidien, remettre en jeu sa vie à chaque phrase. Lorsque l'aveu est terrible, comme dans L'Inceste, le résultat est poignant et le lecteur a l'impression que l'impudeur affichée de la dame est d'abord une manière de sauver sa peau. Lorsque l'aveu est ridicule, comme dans son dernier livre, le résultat est tout d'abord agaçant, puis désolant. Or donc, de quoi s'agit-il ici ? D'une femme de presque cinquante ans, qui s'appelle Christine, dont le cur balance entre deux hommes : Bruno, le rasta-rappeur à l'élocution lente, mais pleine de charme (Bruno Beausir, alias Doc Gynéco) ; et Marc, qui dirige un hebdomadaire culturel (Les Inrockuptibles ?). Toute l'intrigue de ce grand livre tient en trois lignes : «  Le lendemain, vers cinq heures, pour me rendormir je me masturbais, je voulais penser à Marc, ça ne marchait pas, je pensais à Bruno . »

La porte étroite

Le roman ( ?) pourrait s'arrêter là, page 26, car tout est dit. Hélas, il se prolonge sur plus de 300 pages. Au lecteur bienveillant, Christine Angot n'épargne rien : ni la restitution intégrale des SMS échangés par les amants, ni l'itinéraire des ballades nocturnes en scooter à Paris (entre les 5e et 6e arrondissement), ni la marque de lubrifiant nécessaire aux fantasmes de monsieur (qui préfère, depuis toujours, la porte étroite). Bref, on sait tout de cette improbable histoire d'amour entre une écrivaine intello et un rappeur mou qui n'a pas toujours toutes les tasses dans l'armoire. Ce qui frappe, et touche parfois, c'est bien sûr cette distance : l'impossibilité de l'amour. L'écriture, par le ressassement et la logorrhée, essaie de rattraper la vie, sans jamais y parvenir. Dans un style proche de la parole, heurté, rédigé à l'emporte-pièce, sans souci d'esthétique, ni de construction. On nage ici dans la parole brute, et brutale. C'est ce qui agace chez madame Angot, mais lui vaut, également, un public fidèle, friand depuis ses premiers livres de confessions « vraies ».
Pourquoi se confesser, demanderait Rousseau ? Non pour attendre une quelconque absolution du lecteur. Mais pour se montrer, exhiber ses travers et ses hontes, aller jusqu'au bout de l'aveu. Cette quête, chez Christine Angot, est liée à une douleur qui doit sans cesse se dire. C'est, en dernier lieu, ce qu'il faut retenir de cette ahurissante histoire d'amour (et d'écriture). Un beau portrait de chanteur sans feu ni lieu, sans domicile, sans repères affectifs, qui, d'emblée, ne fait pas partie de « son » monde. Une course à l'amour, éperdue et vaine. Une sorte d'autopsie, sans concession, du malentendu sexuel d'aujourd'hui.

Jean-Michel Olivier

* Jean-Marie Gustave Le Clézio, « Ritournelle de la faim ». Paris : Gallimard, 2008.
** Christine Angot, « Le Marché des amants », Le Seuil, 2008.

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Cet article de Jean-Michel Olivier
a été reproduit avec l'autorisation de la revue SCENES-MAGAZINE
http://www.scenesmagazine.com

 

Page créée le 03.02.09
Dernière mise à jour le 03.02.09

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