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Gilbert Musy

  Reichtum des Übersetzens

Zum Tode von Gilbert Musy

Die Peripetien seiner Kindheit im Nachkriegsdeutschland bescherten dem Westschweizer Übersetzer Gilbert Musy zwei Sprachen, die französische und die deutsche. 1954 - er war gerade zehn Jahre alt - hat sein waadtländischer Vater ihn und seine deutsche Mutter an den Genfersee geholt. Einen eigenen Sprachunterricht für Ausländerkinder gab es damals noch nicht. lm Umgang mit den Klassenkameraden habe er französisch gelernt - spielerisch und ohne jeden Zeitdruck, erzählte Gilbert Musy bei Gelegenheit gerne. Der Umgang mit den Wörtern, das Gefühl der Befreiung, wenn er für das schier unübersetzbar scheinende Deutsch - die Beschreibung von Hermann Burgers Zauberkünsten etwa - dann doch noch eine französische Entsprechung fand, hatte für Musy jenen emotionalen Mehrwert, den ein gutes Beamtensalär nicht aufwiegen konnte. Vor fünfzehn Jahren gab Musy seine Tätigkeit als Lehrer auf um sich ganz der literarischen Übersetzung zu widmen. Friedrich Dürrenmatt, Thomas Hürlimann, Hugo Loetscher, E. Y. Meyer, Erica Pedretti, Urs Widmer, Matthias Zschokke - von den grossen Deutschschweizer Autorinnen und Autoren hat Musy wenigstens ein Buch übersetzt, zum Teil für französische Verlage, die meisten aber für die Editions Zoé in Genf und die von ihm mitbegründeten Editions d'En Bas in Lausanne. Seiner heimlichen Liebe, Robert Walser, frönte Musy bis zuletzt: Am Genfer Buchsalon wurde kürzlich "L'étang" vorgestellt, die Übersetzung von Walsers Mundartstück "Der Teich".

Dass ein Übersetzer in England 20 Franken mehr für eine Seite erhielt als in der Schweiz, wo seit zwei Jahrzehnten der gleiche Tarif bezahlt wird, war Musy ein Dorn im Auge - "ein Unding" in einem Land, wo das Verlagswesen in den kleinen Sprachregionen überaus grosszügig vom Bund unterstützt werde und dem Übersetzer die wichtige Funktion der Vermittlung zwischen den Kulturen zukomme. Doch Musys politisches Engagement galt immer den grösseren Zusammenhängen, jenem zeitgeistigen kommerziellen Pragmatismus etwa, der in seinen Augen Mensch und Natur gleichermassen auslaugt. lm vergangenen Jahr wurde er als Abgeordneter der Grünen in den waadtländischen Grand Conseil gewählt. Sein Herz schlug links, und ein Bild einer lebenslangen Existenz im "Dazwischen" erhielt nun neue Konturen. Er sei, bemerkte er einmal augenzwinkernd, wie eine Wassermelone: Aussen grün, innen rot. Am Dienstag verstarb Gilbert Musy 55jährig nach kurzer, schwerer Krankheit in seinem Heim in La Russille.

Michael Wirth

6.05.99

 

  Feuxcroisés présente Gilbert Musy

Traducteur et écrivain, co-fondateur des Editions d’En Bas, député Vert au Grand Conseil vaudois, Gilbert Musy n’est pas de ceux qu’il faut présenter aux lecteurs romands. Fait assez exceptionnel pour qu’il faille le souligner, le nombre imposant de ses traductions du domaine alémanique fait de lui l’auteur d’une véritable œuvre de traducteur. Par ailleurs, c’est en grande partie à son engagement et à ses qualités de médiateur que nous devons le début de reconnaissance qu’acquiert, depuis quelques années, le métier de traducteur littéraire.

Au début de 1998, la Radio Suisse alémanique a invité Gilbert Musy à participer à l’une de ses émissions les plus écoutées, Musik für einen Gast. Règle du jeu: pendant soixante minutes, l’invité propose et commente un certain nombre d’intermèdes musicaux, et répond aux questions d’un journaliste.

C’est à travers Reggiani, Brassens, Brel, Zap Mama, mais aussi les Variations Goldberg et des extraits d’un opéra sur une musique de John Mortimer dont il a écrit le livret que Musy avait choisi de se révéler au public. Nous proposons ici une traduction des propos de l’écrivain: y éclatent la générosité et la véhémence passionnée de son engagement, sa fine perception des choses et son sens de la fête, ses qualités d’humour et de tendresse.

Marion Graf

 

  Entretien avec Gilbert Musy


réalisé lors de l’émission "Musik für einen Gast": Gilbert Musy Gast bei Clerc, diffusée sur les ondes de la DRS , le 1er février 1998

– Gilbert Musy, vous êtes Suisse romand, vous parlez parfaitement l’allemand et vous le faites volontiers, ce qui est très rare. Mais cela s’explique par votre biographie.

– Oui. Chacun s’exprime volontiers dans sa langue maternelle et l’allemand est ma langue maternelle. Je suis né en Allemagne, j’ai vécu les premières années de ma vie à Eberbach am Neckar, puis à Heidelberg. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que je parle bien et volontiers l’allemand. Ce qui est plus surprenant, c’est que mes compatriotes romands ne l’entendent pas lorsque je parle français. Cela vient du fait qu’à l’âge de onze ans environ, je suis arrivé à Lausanne, après quelques détours, et qu’à cet âge, on apprend une langue de manière totalement naturelle. Aujourd’hui, je considère le français comme ma deuxième langue maternelle.

– Ou paternelle ?

– Oui, c’est vrai, ma mère était Allemande, elle est devenue Suissesse par son mariage avec mon père. Mon père était Suisse romand… enfin… il y aurait beaucoup de choses à dire à ce sujet. De toute façon, ce n’est pas un miracle si je sais l’allemand, et cela facilite mes relations avec la Suisse alémanique, quoique pas seulement. J’ai remarqué en effet que ce n’est pas toujours très agréable pour les gens de tomber sur un Romand qui semble parler un peu trop bien l’allemand.

– Pourquoi ?

– Parce que la relation des Suisses alémaniques à l’allemand tel qu’il est parlé en Allemagne est parfois un peu compliquée.

– Parce que le dialecte, vous ne le parlez pas ?

– Je comprends presque tous les dialectes, mais étant donné que je n’ai jamais vécu durablement en Suisse alémanique, je n’ai pas eu l’occasion de m’y exercer. Sauf peut-être au service militaire parfois, où je me suis laissé aller et j’ai essayé. Le problème est qu’il est impossible que les gens ne remarquent pas que je parle allemand. Si je commence à parler en schwyzerdütsch, ils ont le sentiment que je les imite pour me moquer d’eux. Ce n’est pas vrai, évidemment. J’aime beaucoup toutes les formes de patois, la poésie par exemple ou les chansons, mais je n’ai jamais eu l’occasion de m’y mettre. Ma sœur vit en Suisse alémanique depuis sa vingtième année, et elle ne sait pratiquement plus que le züridütsch.

– Si l’on veut déterminer la langue dominante d’un plurilingue, il faut lui demander: comment rêvez-vous, comment priez-vous et comment comptez-vous ?

– Eh bien c’est très simple. Je ne prie plus depuis longtemps, donc rien à signaler de ce côté-là. En ce qui concerne les rêves, je rêve le plus souvent en français lorsque je suis en Suisse romande. Si je passe plus d’une semaine en Allemagne, je commence à rêver en allemand, c’est très clair. C’est-à-dire si j’y vais seul, sans ma famille, et que je parle allemand à longueur de journée, je rêve en allemand. Quant à la troisième possibilité, c’est pareil. Lorsque j’achète quelque chose là-bas, je compte en allemand. Je possède vraiment deux tiroirs qui fonctionnent également bien ou mal.

– Pourtant, si j’examine le programme musical, je constate que vous êtes un peu plus Romand qu’Allemand, car il y a une nette prédominance de chansons françaises.

– Certes, mais jusqu’à maintenant, nous avons parlé de la langue, et de mes possibilités linguistiques théoriques. Je me sens entièrement Romand, avec tous les petits avantages et les grands inconvénients que cela comporte, nous pourrons en reparler plus tard. Je suis totalement immergé dans cette culture romande. J’ai grandi là, et c’est là que j’ai rencontré la poésie, sous forme de chansons, justement. C’est pourquoi j’en ai choisi toute une série. Donc si l’on sort de la pure question de la langue, je me sens… c’est-à-dire je suis un authentique Suisse romand.

– Venons-en à la musique. Nous allons entendre Serge Reggiani, qui chante un texte de Jacques Prévert. Cette chanson est relativement ancienne, elle doit avoir plus ou moins votre âge.

– Oui. Tout d’abord, Jacques Prévert est un très, très grand écrivain français. Il m’a profondément marqué, et pas seulement à travers les poèmes et les chansons que généralement les gens connaissent, mais également à travers les œuvres plus longues, les romans. D’autre part, il est vrai que cette chanson est légèrement plus jeune que moi. Je suis né en 1944, et elle date de 46 ou 47. Il s’agit de la fin de la guerre, mais pas uniquement. Il s’agit d’un ouvrier qui décide… enfin, il revient de la guerre, et il décide qu’il ne veut plus aller à la guerre, mais il ne veut pas travailler non plus ce jour-là. Il y aurait encore d’autres choses à dire à ce sujet.

Chanson de Reggiani: "La fête continue"

– Gilbert Musy, un écrivain qui appartient à la grande littérature et qui écrit le texte d’une chanson, c’est possible en France, mais cela n’existe pas en Allemagne. En tant que médiateur entre les deux langues, qu’en pensez-vous ?

– Je ne peux pas en juger, pour la bonne raison que ma culture musicale est plutôt francophone. Prévert est un homme impertinent, politiquement engagé, et à la fin de la guerre, il répète ce qu’il avait déjà dit avant, que la guerre est une saloperie, pour ne pas dire autre chose, elle n’est pas admissible, elle ne doit pas être. Et le travail, dans le sens où on l’entend généralement, où l’homme doit vendre ses forces pour quelques sous afin de pourvoir survivre, est également une saloperie. Et cette ironie, cette impertinence, en 1947, à une époque où ce thème – l’homme n’est pas fait pour travailler, le travail est fait pour que l’homme puisse vivre – n’était pas encore aussi présent qu’en 1968, que ce poète le sache déjà et le dise d’une manière aussi magnifique et aussi moderne, oui cela fait partie de la littérature. Il existe en Allemagne un chanteur que j’aimais beaucoup, il chante également en français. Je ne me souviens plus de son nom.

– Reinhard Mey, peut-être ?

– Oui c’est cela. Et chez lui aussi, on trouve des choses de ce genre.

– Bien entendu. Mais on ne peut guère imaginer Reinhard Mey chanter sur un texte d’Heinrich Böll, non ?

– Oui. Cela tient à l’idée que le poète se fait de lui-même. Qu’il ne se prenne pas trop au sérieux, je trouve cela très bien.

– Vous êtes écrivain. Mais la traduction est devenue votre principale activité. Vous traduisez des auteurs germanophones, c’est-à-dire suisses alémaniques, en français. Aujourd’hui, vous êtes le traducteur vivant qui a le plus fait dans ce domaine.

– Oui. Quantitativement, je ne peux pas en juger exactement, et ce n’est peut-être pas si important. Il est vrai que je suis fortement spécialisé dans ce domaine, et cela pour des raisons très diverses. J’aurais aimé parfois traduire un écrivain autrichien ou allemand. Pour des raisons structurelles, cela ne s’est pas produit. On pourrait l’expliquer. Pour en revenir à mon activité principale, c’est vrai, je ne traduis en principe que la littérature contemporaine, Robert Walser compris, naturellement.

– Il y a Walser, il y a Hermann Burger, qui malheureusement est mort, Thomas Hürlimann, très important pour vous, Matthias Zschokke, Erica Pedretti… Il y en a d’autres, mais je ne sais plus lesquels.

– Moi non plus, et je ne souhaite pas allonger cette liste, car j’en oublierais, et cela serait terrible, on pourrait croire que j’ai établi une hiérarchie, ce qui n’est pas le cas. J’ai la chance de n’avoir eu à traduire que des romans et des pièces qui me plaisent. A cela s’ajoute que, grâce à Pro Helvetia qui, comme on le sait, édite des périodiques et grâce aux différentes revues littéraires de Suisse romande, j’ai traduit pour toutes sortes d’auteurs des extraits de leur œuvre, et c’est un sport très agréable. Parce que, d’une part, si l’on traduit des auteurs aussi différents que Pedretti, Zschokke ou Burger, on garde la main et que, d’autre part, l’on obtient sans peine une vue d’ensemble de ce que pensent et font les gens, car il faut s’immerger profondément dans les textes que l’on traduit; tout ça, je le fais avec plaisir.

– Avant de parler des aspects techniques de votre métier, il est temps d’écouter un peu de musique, un extrait des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, par Glenn Gould. Pourquoi ce choix et pourquoi avec Glenn Gould ?

– D’abord parce que j’écoute peu de musique, la plupart du temps à la radio, lorsque je suis au volant et plutôt de la musique classique. Je travaille malheureusement beaucoup trop, et la musique n’est pas compatible avec mon activité, c’est tout à fait évident. Je ne peux pas écouter de la musique quand j’écris ou quand je traduis. D’autres le peuvent peut-être, pas moi. D’une part, j’écoute peu de musique et de l’autre j’ai peu de loisirs. Ce qui n’est pas grave du tout, car mon travail n’est pas un travail, mais une occupation, une manière de vivre. Pourtant, lorsque je me couche, qu’il n’est pas trop tard, c’est-à-dire avant deux heures du matin, et que j’ai encore un peu d’énergie, je laisse ce disque tourner indéfiniment. Et je m’endors avec, je dois l’avouer.

– Vous avez choisi une variation très courte, la numéro 15. Pourquoi ?

– Parce qu’elle devait être brève pour que nous puissions parler encore un peu, et parce qu’il fallait un mouvement plutôt animé, afin que nos pauvres auditeurs ne s’endorment pas en l’écoutant. Mais je les aime toutes.

Bach, "15e Variation Goldberg", Glenn Gould.

– Gilbert Musy, est-ce difficile de traduire?

– Oui, très.

– Pourquoi?

– Parce que ça paraît si simple.

– Vous possédez votre langue, vous maîtrisez la langue du livre. Vous n’avez plus qu’à passer à l’acte.

– La seule chose juste dans tout ce que vous venez de dire, c’est que je possède le livre. Je ne possède pas ma langue, personne ne possède aucune langue, ou quelque langue que ce soit. Il n’y a pas de langue à posséder. L’auteur, qui a écrit dans sa langue, ne la possède pas non plus. La seule "instance" susceptible de posséder une langue, c’est la communauté de tous les gens qui la parlent à une époque donnée. Il y a toujours un francophone qui comprend, formule et sait une partie de cette langue que moi-même je ne saisis pas, ni ne connais. Toute langue est collective, ce n’est pas quelque chose que je peux posséder, ni vous, d’ailleurs, ni personne. C’est pourquoi nous devons toujours nous montrer modestes dans nos rapports avec la langue. On ne possède jamais une langue, on y participe.

– Pour effectuer une traduction correctement, vous ne devez pas regarder en vous, mais autour de vous, si je vous ai bien compris. Puisque le langage ne vous appartient pas, qu’il est un bien commun.

– Attention, chacun possède une partie de la langue. N’est-ce pas? Je voulais simplement souligner que moi, en tant qu’homme, je ne possède pas toute la langue. Je maîtrise ma langue, et ma langue est une partie du langage commun. Il se peut que ce soit une partie importante du français ou de l’allemand, certes, mais pas la langue. C’est vrai, on doit écouter en soi et autour de soi. Le langage évolue très vite. La littérature aussi utilise la langue des autres hommes, même si l’auteur dans tous les cas y ajoute un peu du sien. Même Paul Celan utilise les mots des autres, des mots qu’ils connaissent, même quand il les assemble de telle manière que l’on se demande ce qu’il a bien pu vouloir dire. Il doit y avoir quelque chose de commun. Un poème en langue hindoue, dont je ne comprends pas un traître mot, je ne peux vraiment rien en faire. Tout au plus peut-il m’être récité par quelqu’un qui connaît cette langue, et j’en aurai au moins la musique, mais tout seul je ne peux vraiment rien en faire. On doit écouter autour de soi. Par exemple, lorsque je me rends en Allemagne ou à Berlin – une fois tous les cinq ou six ans seulement, même si j’aime ça – ma façon de parler fait sourire les jeunes, car j’emploie des expressions qui ne sont plus à la mode. Mais on ne doit pas penser que seul change le langage à la mode, la langue utilisée par les adolescents. Ce n’est que la partie des modifications que l’on remarque parce qu’on n’est plus dans la course, même dans sa langue maternelle, même chez soi. Moi-même, je ne parle plus le même allemand ou le même français qu’il y a cinq ou dix ans, et vous non plus. Il faut donc beaucoup écouter. Premièrement, on ne domine pas une langue, et deuxièmement, un livre est un produit, très raffiné, confectionné à partir d’une langue et je dois également confectionner un produit raffiné dans ma langue, naturellement tout à fait différent, à la fois pas exactement pareil et pourtant exactement pareil. Traduire est toujours un acte terriblement compliqué et jamais entièrement couronné de succès, même pour un texte qui paraît simple.

– Vous l’avez dit, c’est difficile. Mais comment est-ce que cela fonctionne, dans la pratique. Vous avez un livre, sous forme imprimée, vous l’ouvrez et vous commencez, ou bien vous le lisez et prenez des notes? Comment procédez-vous? Depuis le premier instant jusqu’au moment où vous posez le point final.

– Je ne parle ici que pour moi, chacun a sa méthode, cela va de soi. Je commence par lire l’ouvrage. S’il me tombe des mains, j’appelle l’éditeur, je lui dis que je suis très occupé et que je n’ai pas le temps. Lorsque l’ouvrage me plaît, il se peut qu’il traite de sujets que je ne connais pas. Chez Hermann Burger par exemple, il y a un nombre infini de descriptions, de passages techniques, d’expressions compliquées, que l’on ne comprend pas forcément. Lorsque je me trouve face à ce genre d’œuvre, je me documente, sur la mécanique horlogère par exemple. Mes recherches ne concernent pas directement les termes utilisés, mais la connaissance du domaine. Je dois me hisser au niveau de connaissance de l’écrivain, dans la mesure du possible. Je dois apprendre un peu du savoir particulier qu’il amène. Quant à la traduction à proprement parler, il s’agit chez moi d’une affaire tout à fait singulière. C’est pourquoi je le fais depuis si longtemps, si volontiers et si souvent. Je traduis dans une sorte de transe. Je lis le texte, bien entendu, j’ai un présentoir de manière à l’avoir toujours sous les yeux et à garder les mains libres car je transcris immédiatement. Puis, j’oublie tout, le temps, les gens, mes rendez-vous, et je ne sais plus exactement où je suis entre la langue de départ et la langue dans laquelle je formule. J’écris, j’essaie de ne rien penser, le désir de ne pas penser me saisit, et cela fonctionne pendant un certain temps, cinq minutes ou trois heures. Et soudain, j’ai écrit trois phrases ou trois pages, ou plus. Ce qui se passe entre deux est une sorte d’osmose. Je ne fais pas de recherches, je ne consulte pas de livres, et si je ne connais pas un mot, je l’écris tel quel. Comme s’il était déjà la solution. Je dois transcrire le texte au rythme auquel je le lis, auquel il doit apparaître. Je fais un nombre effrayant de fautes de frappe, de coquilles de toute sorte, car je ne regarde pas ce que j’écris. Une fois terminé cet étrange brouillon, je l’épure, puis je cherche les mots qui m’ont échappé au cours de ce processus, afin que ce premier jet se métamorphose en un texte français. Après quoi je le laisse dormir, une semaine ou deux au moins. Ensuite, je le relis, sans regarder l’original, je vérifie si cela a un sens. Je bricole un peu, librement, comme s’il s’agissait de mon propre texte. Puis je reviens à l’original et je vérifie que mon texte a encore quelque chose à voir avec l’œuvre de départ. Soit mes bricolages constituent de véritables améliorations, soit je les efface. Ces aller et retour ont lieu deux à trois fois jusqu’à ce que l’éditeur m’appelle et me dise: "Tu as promis, et maintenant je veux le texte." Mais ce n’est jamais achevé.

– Ce n’est pas achevé, c’est fini ?

– Fini, oui, exactement.

– Nous allons faire une nouvelle pause musicale, puis nous reviendrons à ces questions de traduction. Il s’agit encore d’une chanson française, d’un homme de notre génération, Jacques Brel.
Je suppose qu’il a autant marqué votre jeunesse que la mienne. Malheureusement mort, lui aussi. La chanson s’appelle "Ecoute bien, petit". Que souhaitez-vous en dire?

– Ce n’est pas une chanson aussi drôle, aussi impertinente que la première que nous avons entendue, ni aussi animée que cette variation Goldberg. C’est une chanson qui m’est très, très proche. J’ai eu une enfance plutôt difficile, pour toutes sortes de raisons un peu compliquées. On peut imaginer la chose, vivre en Allemagne, puis arriver en Suisse, des relations familiales délicates… Si l’on veut survivre, on doit s’endurcir, s’aguerrir. On ne peut pas se permettre d’être tout à fait comme les autres. C’était du moins l’impression que j’avais enfant, et que les enfants d’aujourd’hui continuent à avoir lorsqu’ils vivent des situations compliquées. Mais je vous propose qu’on l’écoute, avant d’en reparler.

Jacques Brel, "Ecoute bien, petit".

– "Tu peux ranger les armes", c’est une histoire triste, presque morbide que nous a racontée Jacques Brel. Pourquoi aimez-vous cette chanson?

– J’ai le sentiment que j’ai eu de la chance durant ma jeunesse de ne pas être devenu un garçon qui se coupe de tout pour devenir un solitaire par peur des gens. Dans cette magnifique chanson, il s’agit de deux êtres qui craignent toute intrusion, qui s’en défendent et qui, en même temps, la désirent ardemment. Et je peux comprendre cette tension.

– Vous êtes devenu un médiateur, c’est-à-dire non pas quelqu’un qui se barricade, mais qui relie deux cultures. Gilbert Musy, peut-on dire que vous lancez des ponts au-dessus de la barrière de rösti?

– Je ne vois pas cela ainsi. Cela me fait plaisir lorsque je l’entends, parce que c’est drôle, mais j’ai plutôt l’impression que je transmets quelque chose aux gens d’ici, une littérature que je trouve importante, bonne et utile, en un certain sens elle a le droit de l’être. Que cette activité contribue à jeter des ponts, sûrement, pour autant que cela veuille dire quelque chose. Qu’elle soit importante, j’en suis persuadé. Mais est-ce vraiment nécessaire d’en parler autant ? Je ne pense pas.

– Vos compatriotes vous sont-ils reconnaissants de ce que vous leur transmettez? En d’autres mots, le souhaitent-ils? Existe-t-il un marché romand pour la littérature suisse alémanique?

– Oui, mais le marché de la littérature se restreint à ceux qui lisent. En Suisse romande, comme partout, ils forment une minorité. Mais parmi ceux-là, il y a eu un intérêt assez marqué, qui reviendra peut-être. Aujourd’hui, où tout le monde croit qu’on ne doit plus se préoccuper que d’argent, les éditeurs, et les lecteurs potentiels aussi, c’est peut-être un peu plus difficile, on traduit moins. Les éditeurs disent qu’ils ne peuvent plus se permettre de gaspiller de l’argent pour des livres qui auront un tirage limité à cinq ou huit cents exemplaires.

– Qui décide de ce qui sera traduit ou non? Les éditeurs?

– Bien entendu. Mais on peut les aider à prendre cette décision, les convaincre dans une certaine mesure. Selon les époques, ils sont plus ou moins faciles à persuader. Les temps sont durs pour la littérature, même pour les textes originaux. Je ne trouve pas cela si grave. Il existe des domaines où la situation est pire encore. Je pense à la politique. Il faudra bien que ça change. On a besoin d’air frais. Nonante pourcent des gens, quand ils se lèvent le matin, sont obligés de se demander s’ils auront encore du travail le soir, ce ne sera pas supportable à long terme, pour personne. Lorsque d’une manière ou d’une autre que je ne connais pas – je ne suis pas prophète – cela aura changé, alors il sera plus facile pour la culture, et pour cette culture minoritaire qu’est la littérature, et pour cette minorité dans la minorité qu’est la littérature traduite, de se faire une place.

– Vous en vivez. Est-ce que vous en vivez bien? Etes-vous riche?

– Oui, je suis très riche: je dispose de mon temps! Depuis de très nombreuses années, je vis en concubinage avec une femme merveilleuse – il y a quelque temps notre enfant nous a quittés parce qu’elle a grandi – et cette femme enseigne. Je vis bien car la plus grande partie de mon revenu, en ce qui concerne l’argent, c’est elle qui le gagne. Mes rentrées sont beaucoup plus modestes. Etant donné que je travaille à la maison, que j’ai eu le bonheur de pouvoir m’occuper un peu plus de ma fille que les pauvres pères qui sont absents du matin au soir, le tout s’équilibre. Je suis très heureux de ma vie, très triste que cette activité soit si mal payée, parce que tout le monde n’a pas la chance d’avoir une femme aussi formidable que moi.

– Continuons encore un peu avec les questions économiques. Il existe une promotion de la traduction, il existe un intérêt national. On peut évoquer la collection ch qui intervient systématiquement. L’argent est là. Qui en profite, vous ou les éditeurs?

– Non, non. Cet argent nous est versé. Il y a une quinzaine d’années, lorsque j’ai commencé à travailler régulièrement comme traducteur professionnel, Pro Helvetia et la collection ch payaient quarante francs la page, et cela n’a pas changé. Premier point. Ils sont persuadés que c’est beaucoup. A l’époque, c’était assez agréable. Actuellement, je prépare un catalogue d’auteurs suisses pour la Foire de Francfort, avec des extraits de leurs œuvres. Je dois en faire traduire en anglais et en espagnol. J’ai cherché des traducteurs en Angleterre, car je voulais les textes les plus authentiques possible. Eh bien, en Angleterre, dans ce pays catastrophique où les gens sont si mal payés, ils m’ont ri au nez lorsque j’ai proposé quarante francs la page. Là-bas, ils en gagnent soixante. Nous vivons dans un pays frappé d’immobilisme. Depuis quinze ans, il n’y a eu aucune amélioration. Pour l’instant, il n’y a pas d’argent, c’est vrai. D’un autre côté, on entend toujours que ce n’est pas vivable pour les éditeurs qui doivent publier sans subventions, qu’ils ne peuvent pas payer autant. Mais il n’existe pas, en Suisse romande, un seul livre d’auteur alémanique qui ait été publié sans subventions. Il n’y a pas de concurrence.

– Vous n’êtes pas seulement traducteur, vous êtes également écrivain. Il y a deux romans, des pièces de théâtre, des nouvelles, et vous avez également écrit un livret d’opéra.

– Oui. Il a été joué dans le canton du Jura, à Bassecourt. Cela a été un événement merveilleux pour tous les participants. Etant donné que nous n’avions pas les moyens d’aller au Grand-Théâtre de Genève où du reste nous n’avons pas été invités, nous avons travaillé en partie avec des professionnels, et en partie avec des choristes et des musiciens amateurs, mais en partie seulement. Cela se passait dans une immense halle des fêtes. Il y avait huit cents spectateurs à chaque représentation, chaque fois c’était plein à craquer, avec une atmosphère de fête, c’était extraordinaire. Mais c’était il y a très longtemps.

– Le texte est caractéristique de votre personnalité, puisqu’il se réfère à un modèle allemand, à un texte de Kleist.

– Avec John Mortimer, nous voulions un opéra et si j’avais écrit un sujet entièrement selon mes goûts et selon les critères de modernité, cela n’aurait rien donné parce que cela n’aurait pas été réalisable. C’est pourquoi j’ai recouru à ce thème du tremblement de terre à Santiago où, évidemment, j’ai presque tout changé, du début à la fin. L’histoire a été écrite en 1980, dans un contexte social et religieux tout à fait différent…

– Politique aussi?

– Oui, naturellement.

– Cela s’appelle "Tremblement de Terre à Santiago". Le compositeur est John Mortimer.

– Oui, c’est un Anglais qui vit en Suisse. Un Ecossais.

– Au début on entend un air, une femme. Je ne sais pas ce qu’elle chante, de quoi il s’agit exactement.

– Nous sommes sur la place du marché. Une femme arrive et propose ses fleurs aux bourgeois espagnols, aux Blancs. Elle dit: "N’achetez rien aux infidèles d’en face, parce que si ça continue, ces intrus nous enlèveront même notre marché." Ces intrus sont évidemment les indigènes, les premiers habitants de la région.

Air de "Tremblement de Terre à Santiago".

– Gilbert Musy, vos activités d’écrivain de langue française et votre travail de traducteur ne se font-ils pas obstacle?

– Il y aurait certainement des heurts si j’avais continué à mettre du temps et de l’énergie pour écrire. Mais cela fait une dizaine d’années que j’ai écrit mes romans. Depuis que je me suis lancé dans la traduction, je n’ai presque plus rien produit. Lorsque j’étais plus jeune, j’enseignais, et je pensais alors que le jour où j’arrêterais l’enseignement pour me spécialiser dans l’écriture, je gagnerais du temps pour mes propres textes. Mais c’était une illusion. L’enseignant a plusieurs semaines de vacances par année, ce qui n’est pas le cas du traducteur. Bien entendu, si on veut prendre des vacances, on peut s’en aller deux ou trois semaines. Par contre, utiliser cette courte pause pour écrire soi-même, cela n’est pas évident. Surtout lorsqu’on a une famille et que l’on souhaite vivre un peu. Pour en revenir à votre question, la réponse est non. Parce que traduire revient à écrire avec l’auteur que l’on traduit. Si je me traduis moi-même, pour ainsi dire, je n’ai pas de modèle, et je dispose de toute ma liberté. Lorsque je traduis un autre, je suis un peu plus limité. Mais les deux activités ne se contrarient guère, lorsqu’elles sont menées de front.

– D’une certaine manière, votre travail de traducteur a donc contribué à refouler vos activités d’écrivain?

– Oui, à l’évidence. Mais ce n’est pas si grave. Pourquoi devrait-on être écrivain? Pourquoi devrait-on être ceci plutôt que cela? Je ne fais pas grand cas des catégories. J’ai l’impression que je ne traduis pas trop mal. En tout cas, je le fais avec beaucoup de plaisir et je m’en contente. Pour l’instant.

– Vous avez pris la plume pour vous livrer à des essais politiques. Par exemple, dans un long article, vous vous êtes exprimé sur Christoph Blocher, un compatriote d’outre-Sarine. Souhaitez-vous intervenir au niveau politique dans ce pays?

– Oui. J’appartiens à la Suisse romande. Culturellement, la Suisse romande est marquée par la France, où les intellectuels pensent qu’ils ont le devoir de s’immiscer dans la politique. Et je pense que c’est très bien de mettre son grain de sel de temps en temps. En revanche, je ne prétends pas que nous en sachions plus que le citoyen habituel. Que nous soyons à même d’exprimer des idées que beaucoup d’autres partagent, mais sans avoir les moyens de se manifester, cela se peut. Et je vous livre un scoop, je vais faire le candidat aux prochaines élections vaudoises. Oui, j’ai l’impression que c’est vraiment un jeu.

– Vous voulez entrer au Grand Conseil. Pour représenter quel parti?

– Les Verts qui, étant entendu qu’à titre personnel, j’accepte d’être taxé de pastèque, vert à l’extérieur, rouge à l’intérieur.1

– Vous voulez dire que vous êtes plutôt rouge.

– Oui. C’est-à-dire à gauche des socialistes, mais sans appartenir à un parti idéologiquement engagé, comme les marxistes.

– Si vous êtes ce médiateur que nous avons évoqué au début, vous devez avoir réfléchi aux deux mentalités, et aux différences entre elles. Les Suisses alémaniques sont-ils vraiment travailleurs, lourds, obstinés et fermés, et les Romands, plus agiles, mais aussi plus élégants, plus gais et plus ouverts au monde. Ou comment voyez-vous cela ?

– Ou le contraire?

– Ou le contraire.

– Ce qui est tout à fait sûr, c’est que les deux descriptions que vous venez de donner, reflètent exactement les préjugés qui dominent des deux côtés de la Sarine. Egalement chez les écrivains et les intellectuels, et même un homme aussi drôle, aussi vivant que Beat Sterchi est persuadé que nous autres Romands sommes plus vifs que lui. Ce qui n’est absolument pas vrai. A l’inverse, les Romands ont tendance à croire… c’est pourquoi cette littérature en provenance de Suisse alémanique les a tant charmés. Ils découvrent que cela n’est pas comme ils se l’imaginaient. Quant à supprimer ces préjugés, c’est impossible. Je ne suis même pas sûr que cela serait utile. Pour qui? Pourquoi? Si ma femme pense que je suis un travailleur acharné, et que je passe mes journées à me balader, ça ne lui rapportera rien de perdre ses illusions à mon sujet.

– Nous allons écouter un nouveau morceau de musique. Il s’agit de Zap Mama, "Bottom". Pourquoi ce choix?

– Comme vous l’avez certainement remarqué, la notion d’étranger a joué un grand rôle dans ma vie. J’ai toujours été l’étranger. Partout. En Allemagne, quand j’étais enfant, on me considérait comme Français, donc étranger. En Suisse, lorsque je suis arrivé à Bâle, on m’a traité de "sale boche" dans un langage que je ne comprenais pas. Un peu plus tard, pareil en Suisse romande. C’est tout à fait naturel. Les gens se positionnent toujours contre "l’autre", c’est compréhensible. Et triste. On est toujours l’étranger de quelqu’un. On est toujours étranger. Nous, les hommes, sommes des étrangers sur Terre, et nous le resterons. Zap Mama m’a impressionné, le groupe bricole ses morceaux à partir de toutes sortes de musiques, dont des musiques africaines. Il y a une Belge, une Française, une Africaine. Cette chanson est échafaudée à partir de bouts de musique existants, mais a été écrite par le mari d’une de ces dames. Elle n’a rien de folklorique. Elle dit quelque chose que je crains aussi.

Zap Mama, "Bottom".

– Le message de cette chanson?

– Malheureusement, en Europe, les gens ne remarquent pas que le bateau coule lentement, parce qu’il se tiennent un peu trop commodément au milieu du pont. Il y a eu récemment un film célèbre, que je n’irai certainement pas voir, qui évoque ce sujet. Et je trouve amusant qu’on le rappelle avec autant d’impertinence. Quand le bateau aura vraiment coulé, ils se rendront peut-être compte qu’il aurait fallu entreprendre quelque chose.

– Revenons une fois encore à la traduction. Quelle est l’œuvre que vous avez le plus aimée, qui vous a donné le plus de plaisir, que vous avez le mieux réussie. Y a-t-il un palmarès des textes que vous avez traduits?

– Oui. Absolument. Et il s’agit d’un ouvrage relativement ancien. Et je crois que je ne commets aucune injustice en disant cela. Ma plus grande satisfaction, là où je pense que j’ai vraiment réussi, c’est Diabelli de Burger, et nous retrouvons nos variations. C’était, en principe, une tâche impossible. Il s’agissait d’une écriture tellement serrée, vue comme une variation. Et par exemple, le troisième texte conçu en une seule phrase, et les textes du milieu si incroyablement chargés de significations secondaires, de sous-significations, de super-significations, que cela ne semblait pas possible. Toute modestie à part, je crois pouvoir dire que j’y suis parvenu. Je sais que cette traduction a fait le bonheur de nombreux lecteurs. A Lyon, elle a donné lieu à une petite mise en scène, qui était très belle. C’est mon chef-d’œuvre… jusqu’à ce que je puisse ou doive entreprendre le suivant.

– Et le contraire ? Un livre que vous avez dû abandonner ou dont vous avez l’impression que vous l’avez mal traduit, que vous n’avez pas réussi ?

– Oui. Il existe des livres dont on s’aperçoit qu’on ne les aime pas autant qu’on l’avait pensé de prime abord. Pourtant, le plus souvent, on les termine. Il y a un ouvrage qui me reste sur l’estomac, que j’aime beaucoup, qui s’intitule Flug de Reto Hänny. C’est également une tâche impossible. J’en ai déjà traduit les deux tiers. J’ai commencé il y a de nombreuses années déjà et je n’en viens pas à bout. Je devrais prendre trois ou cinq mois et m’y consacrer exclusivement. Le livre attend, attend, et l’auteur vieillit lentement. Il vient de fêter ses cinquante ans. Il est un peu amer. Je le comprends. Le jour où je terminerai cette traduction, une page de ma vie se tournera.

– Un dernier morceau de musique avant de mettre un point final à cette émission. Nous avons commencé par un grand de la chanson française, et nous terminons avec quelqu’un d’encore plus grand: Georges Brassens et "L’oncle Archibald".

– Brassens est certainement le plus grand de tous les temps. Lorsque j’avais treize ou quatorze ans, nous n’avions pas encore la radio à la maison, je l’ai découvert grâce à un camarade qui jouait de la guitare. Nous nous réunissions avec des copains et on avait les partitions pour jouer nous-mêmes ses chansons, les apprendre. Nous les trouvions absolument formidables. De nouveau: pour cette impertinence, pour cette joie de vivre, ce plaisir de l’amour et des filles. Aucune peur de la mort. Mourir n’est rien. C’est vivre qui est difficile.

Georges Brassens, "L’oncle Archibald".

Traduit de l’allemand par Fabienne Girardin

Charles Clerc

1.Gilbert Musy a été élu député au Grand Conseil vaudois en mars 1998

 

  Une traduction inédite


Ma très modeste personne, petit garçon encore incroyablement immature et pas sec derrière les oreilles, fut, dans notre demeure familiale, le metteur en scène, interprète, dramaturge, chef de plateau et inventeur d’histoires préféré de ma petite sœur à qui, pendant tout un temps, je devais non seulement constamment raconter des histoires, mais en plus les lui inventer, ce dont par chance j’ai gardé un souvenir précis jusqu’à ce jour, sans quoi je ne pourrais pas composer cet intéressant récit.

Fanny, c’est, me semble-t-il, le nom de cette effroyablement tyrannique enfant qui exigeait souverainement de moi que je fusse un génie poétique, que j’assure son édification par la présentation d’événements et son divertissement par celle d’histoires, tout cela, et c’est ce qui était terrible, sous la menace constante qu’elle aille se plaindre à maman, qu’elle aille dénoncer le méchant garçon que j’étais, si d’aventure je cherchais à me soustraire temporairement à l’activité épuisante et psychiquement éprouvante que constitue le noble art dramatique. Ces séances duraient des heures; et les histoires que j’inventais avaient certes envie de s’achever, mais elle n’en avaient pas le droit sous peine que mon sévère public – c’est-à-dire ma chère sœur, en affichant la mine furieuse que je connaissais bien – ne me dise aussitôt:

– Tu ne me parais pas manifester une ardeur particulière aujourd’hui à vouloir inventer une histoire dont je puisse me délecter. Je te conseille vivement d’en manifester un peu plus, d’ardeur, sinon j’irai voir maman et je lui dirai que tu n’arrêtes pas de m’embêter, et alors tu seras battu, tu le sais. Concentre toutes tes forces sur ton imagination et offre-moi exclusivement le sommet de ton art. Je sais que tu peux quand tu veux, et je ne veux pas entendre d’excuse; pas de prétendu fléchissement de l’imagination, s’il te plaît! Ils sont vains, tous les efforts que tu fais pour te soustraire à l’accomplissement de ton devoir, un devoir que tu te dois d’assumer. Tu dois jouer, tu le dois. Sinon je vais me mettre à pleurer pitoyablement, ce que maman déteste, et les conséquences inéluctables et désastreuses que cela aura pour toi, ta tête d’inventeur d’histoires pourra te les raconter, cette tête qui a déjà reçu tant de coups de la main de maman.

C’est dans ces termes ou à peu près qu’une despote effroyable s’adressait à un pitoyable tyrannisé digne de commisération, un pauvre exploité, abandonné et opprimé. Quand je m’y prenais bien et que ma petite sœur était contente de ma prestation, un sourire charmant et miséricordieux quoiqu’un peu moqueur récompensait les sueurs froides que j’avais endurées. Mais si je résistais à l’oppresseur et refusais de me soumettre aux ordres de ma sœur, l’orage horrible montait à l’horizon et je recevais des coups sur mon crâne dépourvu d’imagination, une correction, évidemment, que je détestais au plus haut degré. Et comme la colère de maman me faisait à chaque fois au moins aussi mal que la gifle qu’elle m’administrait, je m’efforçais en général de me concilier les bonnes grâces de mon vénérable public et d’éviter de lui déplaire; de toute façon, le temps arriva bientôt où cette laborieuse invention d’histoires et de scènes dialoguées cessa tout à fait.

Robert Walser, Fanny

Traduit de l’allemand par Gilbert Musy
Extrait de Robert Walser, Das Gesamtwerk, vol I, pp. 279-280, Suhrkamp Verlag

 

  Bibliographie


Traductions et adaptations

Peter Bichsel: A la ville de Paris, (en coll. avec Ursula Gaillard), En Bas, collection ch, 1996.
Hermann Burger: Diabelli, L’Aire, collection ch, 1983, rééd. Babel, 1991.
Hermann Burger: Blankenburg, Fayard, 1990.
Hermann Burger: Brenner, Fayard, 1993.
Rosemarie Buri: Grosse et bête, Zoé, 1991.
Friedrich Dürrenmatt: Pour Vaclav Havel, Zoé, 1991.
Eveline Hasler: Anna Goeldin, dernière sorcière, L’Aire, collection ch, 1984.
Arthur Honegger: La Redresse, En Bas, 1976.
Arthur Honegger: La Débattue, En Bas, 1982.
Thomas Hürlimann: Grand-père et Demi-frère, En-Bas, 1990.
Thomas Hürlimann: L’Ambassadeur, En Bas, 1994.
Thomas Hürlimann: La Cité satellite, En Bas, 1995.
Thomas Hürlimann: Napoléon chez les Waldstaetten, En Bas, 1996.
Hanna Johansen: Trocadéro, Zoé, collection ch, 1990.
Tim Krohn: Le Cygne écartelé, Zoé, 1996.
Hugo Loetscher: Si Dieu était Suisse… Fayard, 1991.
E.Y. Meyer: On irait pendant les fêtes, Zoé, collection ch, 1989.
Erica Pedretti: Combien d’aurores encore… Zoé, collection ch, 1986.
Jürg Schubiger: Quand le monde était jeune, La Joie de Lire, 1997.
Jürg Schubiger: D’où vient le nom des animaux, La Joie de Lire, 1998.
Jürg Schubiger: Papa, maman, elle et moi, La Joie de Lire, 1999.
Jörg Steiner: Les animaux de la pub, Duculot, 1990.
Jörg Steiner: Le Collègue, Zoé, collection ch, 1996.
Beat Strechi: La Vache, Zoé, collection ch, 1987.
Robert Walser: Dossier Robert Walser, Pro Helvetia, 1987.
Robert Walser: Félix, Mini Zoé, 1989.
Urs Widmer: L’Eté indien (en coll. avec C. Thébert), Fayard, collection ch, 1990.
Laure Wyss: L’Anniversaire de Maman, L’Aire, collection ch, 1982.
Matthias Zschokke: Max, Zoé, collection ch, 1988.
Matthias Zschokke: L’Heure bleue ou la Nuit des Pirates, Zoé, 1993.

Publications en français

La Tangente, roman, L’Aire, Lausanne, 1980.
Le Point de fuite, roman, Ed. d’En Bas, Lausanne, 1981.
Le Plomb, nouvelles, Ed. d’En Bas, Lausanne, 1983.
Que d’embûches sur la voie de Nasrudin et Zéineb, théâtre, coll. TPR N° 44, La Chaux-de-Fonds, 1985.

en allemand

Innehalten in Romainmôtier, Erzählung, in Innenhalten, Edition Erpf, Berne, 1988.
Auroras Aufstieg, Erzählung, in Gasthausschildereien, Edition Erpf, Berne, 1989.
Flüchtiges Gespräch, Erzählung, in Schweizer Monatsheft, Zurich, Juin 1991.

Créations théâtrales

Que d’embûches sur la voie de Nasrudin et Zéineb.
Tremblement de Terre au Chili.
Bamboch.
La nouvelle Histoire d’Aucassin et Nicolette.

Spectacles

Robert Walser, Félix.
Thomas Hürlimann, Grand-père et le Demi-frère.
Hugo Loetscher, Si Dieu était Suisse...
Matthias Zschokke, L’Heure bleue ou la Nuit des Pirates.
Thomas Hürlimann, L’Ambassadeur.
Manfred Kyber, La Danse des trois lumières.
Thomas Hürlimann, Napoléon chez les Waldstaetten.
Friedrich Dürrenmatt, Le Crépuscule des poètes.
Max Frisch, Biedermann et les incendiaires.
Matthias Zschokke, L’Ami riche.

Distinctions

1983: Prix de la Fondation Schiller pour Le Plomb.
1984: Prix du Canton de Zurich pour Diabelli.
1991: Prix Lémanique de la traduction.
1993: Prix de l’Eveil de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistiques.
1994: Prix de l’Etat de Berne.
1994: Prix d’honneur de la Fondation Bodmer, Zurich.

Extrait de FEUXCROISÉS

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Page créée le 30.05.99
Dernière mise à jour le 20.06.02

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