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Nicolas Verdan

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Depuis septembre 2007, Le Courrier, Culturactif.ch et Viceversa Littérature publient en partenariat des textes inédits d'auteurs de Suisse. Ces textes paraissent un lundi sur deux, et sont disponibles soit sur nos pages, soit en dernière page du Courrier ou sur le site de ce quotidien: www.lecourrier.ch


  Nicolas Verdan

Nicolas Verdan Nicolas Verdan est né en 1971 à Vevey, d'une mère grecque et d'un père suisse. Père d'un garçon de 15 ans, il vit à Chardonne, son village dans les vignes, quand il n'est pas à Athènes, sa ville de toujours.
Journaliste et écrivain, il a lancé en 2010 des ateliers d'écriture en Grèce (www.nicolasverdan.ch).
Avant de démarrer une carrière indépendante en 2010, Nicolas Verdan a travaillé durant quinze ans pour le quotidien 24 Heures à Lausanne.
Dans son premier roman Le Rendez-vous de Thessalonique (Prix Bibliomedia 2006), l'écrivain retrace une quête intérieure au fil d'un voyage Suisse-Grèce tout en atmosphères et sensibilités, qui se transforme en une dérive fantomatique. Plus ancré dans l'histoire contemporaine et plus soucieux d'installer une véritable intrigue, son second roman exprimait la révolte d'une génération dite «sacrifiée». C'est autour d'un personnage réel que s'est élaboré son dernier livre paru, où il se glisse dans la vie du Corbusier pour le questionner de façon romanesque et vivifiante.
Nicolas Verdan travaille actuellement à l'écriture d'un roman librement inspiré de l'histoire du Dr Magnus Hirschfeld, un sexologue juif allemand qui vit le travail de sa vie anéanti par les nazis en 1933. Il développe également le scénario d'un film sur Le Corbusier, en collaboration avec boxproductions à Renens.
EVT

 

  Le patient du Dr Hirschfeld

Tel Aviv, 28 août 1958

Le corps des hommes l'a toujours fasciné. Ce matin, rue Ben Yehuda, c'est une main qu'il aperçoit. Une main brune, veinée, parsemée de poils noirs où perlent des gouttelettes de sueur. Une main sur une crosse de fusil. Karl se dit que la journée a bien commencé. La main est solide, belle dans sa crispation. Mais Karl ne saurait pas dire la couleur des yeux du soldat. Il y a longtemps qu'il ne regarde plus les visages. Il ne faut pas.
Il y a du monde en ville. Le premier supermarché dans l'histoire d'Israël a ouvert ses portes à dix heures. Le Supersol accueille ses premiers clients en grande pompe. Cela fait quelques jours que la radio annonce l'événement: «Chaque client peut se servir lui-même et choisir de ses propres mains les produits dont il a besoin.»
Au signal de l'ouverture, diffusé par micro, la foule massée devant l'entrée se précipite dans les rayons du grand magasin au son d'une musique jazzy. Karl hausse les épaules, il a le temps. Il cherche un rasoir électrique, et rien d'autre. Une infidélité faite à son barbier, un Sépharade assommant, qui tient boutique un peu plus haut dans la rue. A trop l'écouter raconter ses souvenirs de 48 au sein de la Haganah, Karl finira par savoir fabriquer des explosifs avec de l'insecticide et du chlorate de potassium.
Dans les allées du Supersol, c'est l'embouteillage. Les Israéliens découvrent le self-service. Encore une victoire de Tel Aviv sur l'Orient.
La dernière fois que Karl avait mis les pieds dans une grande surface, c'était chez Karstadt, en décembre 1933. Le U-Bahn s'arrêtait directement sous le magasin tout droit sorti de Métropolis, et qui donnait à Kreuzberg des airs de studio UFA. En montant les escaliers mécaniques, les tout premiers du genre à Berlin, Karl comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Des SA goguenards patrouillaient dans les couloirs de la station avec des pancartes attachées par une ficelle autour du cou: «Kauft nicht bei Juden». Dans les étages, il croisa des vendeuses en pleurs. La direction, forcée de prouver la «christianité du commerce», mettait à la porte tous les employés d'origine juive.
Vitrines des cités en devenir, les grands magasins en disent beaucoup sur les pouvoirs en place. Avec ses huit étages accueillant des bureaux et des appartements, le Supersol est une ambassade américaine en Terre promise. Sa laideur vient bousculer l'élégance trop lisse de Tel Aviv. Ce n'est pas pour déplaire à Karl. Il ne s'est jamais fait à cette ville jardin, dont le tracé régulier et aéré obéit à la vision humaniste d'immigrés allemands, comme lui.
Hantés par le souvenir des rues charbonneuses de la Mittleuropa, des architectes aux patronymes germaniques se sont assis un jour sur les plages de Tel Aviv. Réfugiés du nazisme, ils étaient bien décidés à en finir avec la culture du ghetto. Ils ont sorti de leur serviette un jeu de plots et de cubes tout neufs, fabriqués dans leur Allemagne natale. Massant la terre sablonneuse pour l'aplanir, ils y ont posé la maquette préservée de leur idéaux, inspirés par la Weltanschauung de ce qui fut l'Institut des arts et métiers de Weimar.
En bâtissant la Ville Blanche, ces Formmeister ont abattu symboliquement des murs de briques vieux de plusieurs siècles. Ils ont banni les arrière-cours mortifères, les ruelles sans issues où dépérissait le peuple juif. Grâce à eux, les toits n'abritent plus ces greniers poussiéreux où croupissait la mémoire d'un trop long exode. Désormais, les maisons sont coiffées de terrasse. On y dort à la belle étoile et l'on y reçoit ses amis au coucher du soleil.
Ceinturés de ponts-promenades, leurs paquebots en ciment brut se sont amarrés solidement au sol. Ils donnent sur une mer sans cap, une mer sans appel du large.
Ce foyer, baigné de lumière, dans sa clarté revancharde, Karl n'a jamais su l'habiter. En plein midi, sur l'écran des murs trop blancs de Tel Aviv, il projette le film d'une nostalgie muette: une ville, une vraie ville apparaît, tremblotante dans la lueur jaune des becs de gaz. Kommandantenstrasse, une rue parmi d'autres. Il pleut. Dans le miroir d'une flaque, la façade du numéro 72 ondule. Des lettres rouges surnagent dans cette encre noire: Zauberflöte.
Un travesti en combinaison dentelle noire avec nud carmin tire sur la guinde. La rue disparaît dans l'entrelacs des poulies. Un décor en chasse l'autre. Sur le bar du cabaret, une entraîneuse pommadée croise les jambes en minaudant. Une colonne de fumée bleue s'élève au-dessus d'un cendrier en bakélite encombré de porte-cigarettes ambrés.
L'orchestre joue, sans le son. Dans la salle, il y a plein de marins, tous des faux avec leurs maillots de corps serrés sur des torses malingres. Les soldats, la casquette relevée sur le front, la tunique dégrafée, sont des vrais.
Des couples aux yeux masqués par des loups dansent entre les tables rondes, des hommes soulèvent leurs jupes et réajustent leurs perruques. Sous les nappes retroussées, de grosses blondes, fesses à l'air, marchent à quatre pattes. Elles jouent au petit train avec des Messieurs à monocles, empêtrés dans leurs pantalons en accordéon, descendus jusqu'aux mollets. Des plumes roses auréolent les coupes à la garçonne, des bijoux de verre alourdissent des mains boudinées fouillant des corsages bourrés de ouate, des robes froissées tapissent le parquet piétiné par le bal des bottines cirées. Une femme exhibe de gros suppositoires sur sa jupe: des Zeppelins brodés sur soie.
Mais Berlin n'existe plus, déjà. Dans un ultime effort, le travesti a bandé ses muscles. Il fait coulisser le décor d'après la ville, lorsque même les pissotières ont fermé leurs portes, quand l'amour sous les ponts du chemin de fer s'est perdu dans le vacarme des convois de tanks pour le front de l'Est. Des livres brûlent sur la place de l'Opéra, tous les livres d'Hirschfeld, ceux de Freud par-dessus, une synagogue part en fumée, des vitrines se brisent. Les hommes en bas résille doivent se planquer, ils troquent leurs escarpins vernis pour des godillots à lacets. Les tantes sont à la rue, les folles se déguisent, mais à l'envers. Elles enfilent les pantalons remisés dans une valise où elles enfouissent maintenant leur dentelle sous des piles de linge taché. Les cravaches ne bottent plus des culs consentants. Elles lacèrent le dos nu des efféminés dans les cellules de Columbia Haus.
Depuis cette époque, Karl a le sentiment d'évoluer dans un champ de ruines. En Palestine, il n'a pas trouvé ce paradis terrestre décrit par le Dr Hirschfeld. Un paradis pour les Juifs, peut-être. En tout cas pas pour les invertis. Comme il se doit, le paradis referme toujours ses portes sur l'existence d'avant.
Si seulement Karl pouvait trouver ici en Israël une main à serrer. Une main, comme celle du soldat tout à l'heure, qu'il ne lâcherait pas jusqu'à ce qu'il ose enfin lever les yeux sur le visage de l'ange.
Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Un jour, Karl a invité un confrère à boire un verre dans le café Sapphire, rue Bialik. Un type à peine plus jeune. Il s'était, comme lui, spécialisé dans le droit foncier. Affaires florissantes. C'était en 1944, au printemps. La nouvelle d'un possible débarquement en France excitait les esprits. A Tel Aviv, le théâtre Cameri venait tout juste d'être inauguré. L'ambiance était à la fête. Sur la terrasse du café, la guerre était si loin. Un vent léger soulevait la serviette posée sur le seau à glace où reposait une bouteille de rosé. Moshe, le type s'appelait Moshe, Karl s'en souvient maintenant. C'était un beau mec, joliment musclé, presque chauve, mais il avait eu le bon goût de se raser les tempes et la nuque. Il parlait beaucoup et trop vite. Il s'essuyait souvent le front avec un mouchoir rouge planté dans la poche de son élégant blazer en laine fine et soie. A un moment, la main de Moshe avait effleuré celle de Karl. Il n'aurait pas su dire s'il l'avait fait exprès. Karl n'avait pas osé lui proposer de l'accompagner chez lui. Il était devenu trop méfiant depuis ce jour de 1940. Quand il s'était laissé aller. C'était la première fois qu'il essayait depuis son arrivée en 39. Le type lui avait balancé son poing dans la figure, devant tous les clients du café du bord de mer. Il l'avait traité de sale pédé.
Sale pédé. A Berlin, à la fin, on lui disait «sale pédé de Juif!» Il y avait progrès.

Nicolas Verdan

 

Retrouvez une note biographique et les publications de Nicolas Verdan sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.

 

Page créée le 30.11.10
Dernière mise à jour le 30.11.10

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