Le Monde des miracles est le récit d'une rencontre mémorable faite il y a déjà une trentaine d'années par Hugo Loetscher. Se déplaçant alors dans le Nordeste du Brésil, ce dernier assiste aux funérailles d'une petite fille, avec qui ses parents se font immortaliser par un photographe, posant autour du petit cercueil — une caisse à sardines ornée pour l'occasion de papier crépon.
Le récit part de cet événement d'exception que l'auteur attribue dès les premières pages à des circonstances fortuites : « J'étais venu de Fortaleza, j'aurais pu y retourner le même jour avec le bus bringuebalant, mais je suis resté pour la nuit, le diable sait pourquoi. » Parti le jour même, il n'aurait pas croisé la route de la jeune enfant à qui il confiera une centaine de pages plus loin : « Mais toi, Fatima, tu étais dans un petit cercueil quand je t'ai rencontrée. Qui sait, aurions-nous parlé aussi longtemps ensemble si tu avais été une de ces gamines qui gambadent, qui crient et qui traînent partout ? Tu as barré ma route avec ton silence. »
Hugo Loetscher poursuit son récit de manière à la fois explicite et subtile en revêtant ses habits de conteur : il narre à la troisième personne la majeure partie de cette histoire en interposant entre Fatima et lui le personnage de « l'étranger ». Les déambulations de ce dernier emmènent le lecteur à la découverte du village de Fatima, situé dans la proche banlieue de Canindé, dans une région en proie depuis toujours à la sécheresse, aux catastrophes, à la famine. En citoyen engagé, Hugo Loetscher dresse le portrait d'une région dont les habitants connaissent les tourments du dénuement et de la pauvreté. Dépeignant l'histoire et l'actualité de cette population dans un texte ample et enlevé, Loetscher détaille cependant jusqu'aux éléments les plus infimes d'un décor dont au final le lecteur perçoit les moindres contours. Paysages extérieurs ou objets d'intérieurs, rien n'échappe à l'śil exercé de l'écrivain. Ils font partie du message que semble délivrer ce « monde des miracles » et qu'Hugo Loetscher tente de décrypter. « Il faut interpréter les signes, et les signes annoncent le déclin. »
Avant cela, et parce que pris d'empathie pour cette petite fille décédée alors qu'elle n'a pas encore cinq ans, Hugo Loetscher lui redessine une vie. En agissant ainsi, il associe étroitement le lecteur au destin d'une population dont l'univers mental est peuplé de croyances agitées par les souvenirs d'un lourd passé. Est-ce parce que juste avant de rencontrer Fatima, « l'étranger » sort d'une Salle des miracles remplie d'ex-voto et de personnages aux torses distordus et inquiétants ? Les pages qui suivent sont celles d'un homme bouleversé, apparaissant comme happé par le tragique destin d'une fillette qu'il n'a certes pas connue mais à laquelle il s'empresse de redonner vie. En retraçant la courte existence qui fut la sienne, l'auteur s'adresse directement à Fatima. Il se plait même à concevoir avec elle des projets. Celui d'ouvrir un musée dédié à la culture du fer-blanc par exemple, qu'ils aménageraient dans sa maison en y plaçant en évidence les quelques dérisoires objets courants confectionnés avec du métal récupéré. Le plan tracé pour leur futur musée n'omet rien: des mets régionaux simples et savoureux - mais aussi plus chers dès lors qu'on y ajoutera des épices rares - au photographe accourant pour figer sur papier sépia les touristes surpris en pleine extase ethnographique.
L'ironie devient parfois dénonciation : ainsi, lorsque le narrateur rêve avec Fatima d'une vie d'écolière, ne lui annonce-t-il pas qu'elle a fini non seulement au cimetière, mais aussi dans les statistiques ? Plus précisément dans les chiffres que des bureaucrates assis dans leur bureau alignent à longueur de journées. S'appesantissant autant sur l'ineptie de ce qui est mesuré que sur l'incongruité des situations que ces nombres tentent d'analyser, Hugo Loetscher tourne en dérision ce phénomène propre à nos contrées. « Les choses les plus grandes dans ce monde des miracles de la statistique trouvent place dans des nombres tout petits, les latifundia n'y occupent pas plus d'espace que vos cabanes […], les ventres affamés ont même droit à des nombres plus gras que les ventres repus. Ce sont des chiffres accueillants, comme s'ils avaient été nourris avec le lait neutre de la Suisse. »
De cette rencontre brésilienne qui a manifestement beaucoup compté pour Hugo Loetscher au moment où elle s'est produite, le lecteur sort marqué. Eprouvé par l'émotion sous-jacente à ce récit tant la vivacité de l'écriture est grande et le propos alerte. Il nous aurait cependant bien plu que, trente années s'étant écoulées entre la publication du livre allemand et la présente traduction, l'opportunité fût donnée à l'auteur de revenir sur son texte en lui demandant de rédiger une postface à ce qui nous a paru être sous bien des aspects un enrichissant mais néanmoins perturbant voyage dans le passé.
Brigitte Steudler
Page créée le: 02.10.08
Dernière mise à jour le: 03.10.08
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